Après une longue sieste à l’abri d’un coin de rocher, nous nous réveillons, lorsque le soleil commençait à allonger les ombres. Il est trop tard pour atteindre Motril ; aussi continuons-nous, couchés sur le dos, à goûter ce farniente méridional qui engourdit si délicieusement le cerveau et les membres, tout en suivant machinalement de petits nuages blancs qui flottaient dans l’azur profond.
Et perdu dans le grand silence, au milieu de cette belle et chaude nature, je me murmurais à moi-même ces vers d’un poète espagnol :
« Si je me perds, que l’on me cherche du côté du Midi, là où éclosent les brunes jeunes filles, où les grenades éclatent au soleil. »
Ce ne fut pas le bruit des grenades mûres qui éclatent, mais celui de grelots, qui nous tira de notre torpeur. Un coche attelé de mules débouchait du coin de la vallée. Nous nous étions levés pour le voir passer, et l’idée nous vint de le prendre pour achever notre voyage. « Hé ! cocher ! » Mais, bien qu’il parût nous voir et nous entendre, il se mit à exciter ses mules, qui du trot passèrent à un galop effréné.
« Arrête ! arrête ! cocher ! » Il n’en court que plus vite. Sans doute le bruit des grelots et surtout la kyrielle de malédictions qu’il fait pleuvoir à grands renforts de coups de manche de fouet sur son attelage, couvrent nos voix ; aussi, pour mieux nous faire entendre, nous déchargeons nos revolvers.
Si nous voulions attirer l’attention, le succès dépassa nos espérances. Les échos des rochers répercutèrent sur tous les tons les trois ou quatre coups tirés ; on eût cru à une fusillade entre bandits et carabiniers royaux ; des têtes d’hommes et de femmes effarées parurent aux portières, conducteur et cocher hurlèrent aux mules tout leur répertoire d’injures, et le coche disparut bientôt dans un tourbillon de poussière[13].
[13] Nous eûmes, le surlendemain, à Malaga, l’explication de cette fugue. L’avant-veille, la même diligence avait été, presque au même endroit, attaquée et pillée. Quelques semaines plus tard, un riche propriétaire de Cordoue, le señor Gallardo, fut capturé sur cette même route par des bandits qui exigèrent 30 000 francs de rançon. L’argent fut payé et Gallardo rendu.
Vers six heures, nous atteignîmes Padul, bourgade assise dans une jolie vallée plantée d’oliviers, de grenadiers et de vignes. Mais, si la campagne est séduisante, la ville et les habitants ne le sont guère, et, contre nos prévisions, nous ne devions pas y passer la nuit.
Nous nous enquîmes d’une auberge. On nous indiqua la posada du Paradis. Quel paradis ? celui des cochons, sans doute ; car la demi-douzaine d’élus qui s’y ébattaient semblaient s’y trouver fort à l’aise, en famille et comme chez eux. Rôdant de tous côtés, ils flairaient les pots, remuaient du grouin les casseroles, se jetant dans vos jambes, vous marchant sur les pieds.
Des muletiers allongés par terre sur leur couverture n’y prenaient garde, et la matrone les contemplait d’un œil tendre comme une couvée de petits poussins.