« Nada ! » dit-elle.
Rien ! ou presque rien ; c’est à peu près de même partout en Espagne. Dans ce pays où Anglais et Allemands ont pris dans le commerce et l’industrie une si large place, nous sommes à peine représentés.
Les Allemands surtout se sont implantés avec leur audace et leur ténacité habituelles, inondant non seulement les marchés espagnols de leurs produits, mais falsifiant les vins du cru.
Mon ami Robert Charlie a fait sous le titre le Poison allemand une très patriotique campagne contre l’invasion de la bière germanique ; il serait à souhaiter qu’un écrivain espagnol entreprît une campagne analogue non contre l’invasion des vins allemands, mais contre la falsification par les Allemands des vins espagnols.
Malaga, la ville la plus populeuse et la plus commerçante de l’Andalousie, le premier port d’Espagne après Barcelone, est le centre d’importation des denrées germaniques, principalement des alcools, au moyen desquels l’Allemagne falsifie sur place tous les vins de l’Andalousie.
Aussi, bien que la production vinicole ait considérablement augmenté, puisque de vingt millions d’hectolitres qu’on récoltait il y a quatorze ou quinze ans, elle s’élève aujourd’hui à plus de trente millions, l’exportation, loin d’accroître dans les mêmes proportions, n’a fait que diminuer, parce que, comme le constatait récemment le journal El Liberal, « la majeure partie des vins espagnols qui ont passé la frontière française ou ont été embarqués pour l’Amérique ou les pays du Nord, n’étaient pas du vin, à proprement parler, mais une infâme mixture fabriquée avec de l’alcool allemand et offerte sur les marchés comme un produit de crus renommés. »
Avec de l’alcool amylique, des colorants provenant de la houille, de l’extrait sec artificiel, de la glucose, un peu de moût de la plus mauvaise qualité et des tonnes d’eau, les Allemands qui trafiquent à Malaga inondent les marchés français et ceux d’Espagne de milliers de barriques portant les marques des bons crus et pourvues des meilleurs certificats de provenance[14].
[14] On en a inondé les marchés français, tandis que nos vignerons voyaient avec douleur leurs excellents vins naturels leur rester pour compte dans leurs caves.
La sophistication, une fois en train, ne s’est pas limitée au commerce extérieur. On fabrique également des vins artificiels pour la consommation de Madrid et des autres grandes villes, ainsi que l’a démontré le laboratoire municipal, dont les analyses ont signalé dans ces vins la présence de l’alcool amylique et d’autres substances étrangères au jus de la treille et généralement nuisibles. L’extrême bon marché de l’alcool allemand facilite ces abus, et bien d’autres abus encore, qui, non seulement compromettent la santé publique, mais nuisent à la consommation des vins naturels et ruinent le vigneron. La spéculation éhontée trouve évidemment plus commode et plus avantageux d’acheter une barrique d’alcool que huit barriques de vin, et avec cette barrique d’alcool, de l’eau et d’autres ingrédients, elle fabrique, sans tomber sous le coup des exigences fiscales, dix ou douze barriques de vin (?). Ce qui lui vaut un double bénéfice, puisque l’eau ne coûte rien et que le fabricant n’a point eu de droits d’entrée à payer.
Que sera-ce, quand le bon marché des alcools industriels étrangers s’aggravera de la prime de 60 francs par hectolitre que le gouvernement allemand accorde à l’exportation ?