Le lendemain matin, étendu sur le gaillard d’avant, je me réveillais devant un magique tableau. Sous les clartés empourprées de l’aube et au travers d’une forêt de mâtures, Malaga se déroule devant nous. Derrière la ville entassée, se dressent les hauteurs de Gibralfaro, où flottent dans une buée d’or les rayons du soleil levant, enveloppant d’une gloire la vieille forteresse phénicienne. Des villas sans nombre sont parsemées sur la montagne ; et la gigantesque cathédrale, énorme carré de pierre, domine le port et semble écraser la ville.

Nous débarquons, et malgré l’heure matinale les quais sont encombrés d’une foule bigarrée aux allures pittoresques, marchands de poissons et de fruits, débardeurs, canotiers, matelots.

Les tavernes du port et des étroites rues adjacentes sont déjà ouvertes et sur le seuil de l’une d’elles une jeune virago, étonnamment mamelue, aux grands yeux hardis et noirs, nous interpelle au passage :

« Des Anglais ! » s’exclame-t-elle, car tous les touristes sont invariablement pris à l’étranger pour Anglais, et aussitôt à brûle-pourpoint elle nous lâche son vocabulaire britannique :

« English spoken. Mylords. Roastbeef. Soda water. Pretty miss. Brandy.

— Yes, brandy ! »

Elle passe derrière son comptoir et nous verse de cette abominable eau-de-vie dont l’Allemagne empoisonne les deux mondes en général et l’Espagne en particulier.

En face du comptoir, vrai bar anglais, rehaussé par une glace italienne et des étagères mauresques chargées de flacons à étiquettes germaniques, le mur est couvert de grandes affiches enluminées, vantant les produits britanniques. Sur la table, des couteaux portant l’estampille de Sheffield et sur un coin du comptoir est un appareil à glace fabriqué à New-York.

« Vous n’avez donc rien de français ici ? »

Elle leva les yeux et les épaules comme si elle cherchait dans sa mémoire.