Le jour se levait quand, des pentes de la Sierra de Lujor, nous saluâmes la Méditerranée. Que de fois à l’époque des belles années verdies d’espérance, j’avais rêvé sur la côte africaine en face de sa grande nappe bleue ! A nos pieds Motril s’étendait dans la vallée, et bientôt nous heurtâmes à une hôtellerie à l’enseigne de je ne sais plus quel saint du cru — dans tous ces noms de célestes célébrités la mémoire se perd — car l’Andalousie en fournit à elle seule de quoi garnir tout le calendrier, puisqu’il suffisait jadis d’avoir fait rôtir beaucoup de Maures et de juifs pour être promu d’emblée à la dignité de saint de première classe. On nous ouvrit sans trop de pourparlers et nous eûmes la bonne fortune de jouir chacun de notre chambre et de notre cuvette. Un poulet aux tomates fumant et cuit à point au réveil, effaça le regret du bouc de Padul, mit le comble à notre satisfaction et nous fit rendre grâces au grand saint patron du lieu.

La mer est à deux kilomètres. En gens arrivés au terme de leur voyage et qui désormais veulent prendre leurs aises, nous les franchîmes à l’aide d’un tramway, car il y a un tramway à Motril. Il traverse des vergers, des champs de maïs, de cannes à sucre, des roselières, des canaux d’irrigation débordés sur la voie et vous dépose sur le port, c’est-à-dire dans une sorte de faubourg appelé la Playa. Le vrai port de Motril est à deux ou trois lieues à l’est, dans une anse, la Calahonda, assez large pour abriter une centaine de navires. A la Playa on ne voit que des barques de pêche, que par les mauvais temps on tire sur la plage, et quelques caboteurs.

La Carolina, vieux sabot faisant le service de Motril à Malaga, ne levait l’ancre qu’à six heures, et il en était à peine trois. Que faire ? Retourner en ville ? Elle n’offre rien d’intéressant. Mieux valait errer sur la plage, suivre la longue ligne de roselières, gracieuse ceinture des vergers qui descendent jusqu’au rivage. De petites cabanes de jonc étaient disposées çà et là. Dans les unes, on buvait et mangeait, dans d’autres, on louait abri et costumes aux baigneurs. Nous nous munissons du caleçon réglementaire et courons prendre un bain.

Deux señoras qui rafraîchissaient leurs charmes dans notre voisinage, donnèrent à notre approche de tels signes d’inquiétude et d’horreur que sur-le-champ nous reconnûmes des filles de la pudique Albion.

Cependant, comme elles ne sortaient pas de l’eau, nous allâmes nous sécher sur le sable, à quelque distance de ces naïades effarouchées.

L’une, blond filasse, jaune et desséchée, l’autre, châtain clair, grassouillette et jolie. Celle-ci ne semblait pas extraordinairement farouche. Néanmoins sous prétexte de nous montrer son mépris et à sa compagne son zèle de pudeur, elle tournait dédaigneusement le dos ; mais, comme elle se baissait et se levait successivement, suivant l’usage du beau sexe, qui paraît goûter ainsi plus voluptueusement les caresses de l’onde, elle étalait et cachait tour à tour des rotondités que n’eût pas désavouées la déesse callipyge, et qu’une simple chemise ne pouvait guère dissimuler, tandis que l’autre, chèvre austère, accroupie dans l’eau jusqu’au menton, ne nous laissait voir qu’un visage chargé de couperose et de courroux.

Il n’est si attrayant spectacle dont à la fin on ne se lasse, et nous allions regagner notre cabine de joncs, lorsqu’une mégère, attachée au service des baigneuses, vint nous sommer avec majesté d’avoir à déguerpir sur-le-champ.

« Je ne pense pas que vous soyez de décents cavaliers pour offenser ainsi de vos regards des señoras qui prennent leur bain.

— Nous ne vous avons jamais dit que nous étions de décents cavaliers. »

Elle s’en va furieuse et revient bientôt munie d’un grand peignoir, et l’étendant comme un rideau entre nous et les baigneuses, elle les fait sortir l’une après l’autre de l’eau, les conduisant à leur cabine, entièrement dérobées à notre vue.