Subitement tout se calme, patron, matrone, hôtes, tombent à genoux ou s’inclinent tête découverte. Une vive clarté venue du dehors par la grande porte ouverte fait dans la salle une trouée lumineuse, et des chants de jeunes filles, des bourdonnements mâles, des glapissements de vieilles arrivent de la rue.

J’aperçois une vingtaine de lanternes suspendues à des bâtons, puis des femmes enveloppées de noir, des hommes en cagoule, des fillettes en blanc. Et cette foule bizarre s’agenouille, psalmodiant des prières, les yeux levés vers l’intérieur de la posada sur une image encadrée, accrochée à un pilier en face de la porte, et sous laquelle vacille la flamme grêle d’une lampe : Saint Pierre, le front chauve entouré d’un nimbe d’or, avec une barbe rouge, un manteau bleu et les clefs du Paradis.

Après un fraternel échange d’Ave Maria et d’Oremus avec les gens de l’auberge, la bande se relève et s’en va précipitamment avec sa bannière, ses bâtons et ses lanternes, s’agenouiller et psalmodier devant une autre porte et une autre image de saint.

C’est une confrérie de dévots qui fait ainsi à certaines époques le tour de la bourgade. Comme il y a nombre de jeunes gens et de jeunes filles qui processionnent ainsi par les nuits sombres, je m’expliquais sans peine combien ces vieilles coutumes sont chères aux habitants.

Cette visite apporta une diversion et un vent de calme. Les dormeurs, un instant réveillés, se recouchent et, comme nous avons renoncé à notre bouc, nous demandons à en faire autant. On nous conduit à notre chambre. Mais là encore nouvelle dispute. Nous avons demandé deux lits, et une paillasse unique, aux flancs éventrés, gît lamentablement sur le sol.

Par la fenêtre ouverte, les étoiles scintillent au firmament limpide ; une fraîche brise fait vaciller la lampe, toute chargée des parfums salins de la Méditerranée voisine.

« En route, dis-je à mon compagnon, en reprenant mon sac, la posada du Paradis n’aura pas ma nuit. »

L’aubergiste nous voit partir avec satisfaction ; des voyageurs aussi exigeants l’incommodent.

Il fut honnête cependant, nous avions pris du pain et du vin, et dans son compte il déduisit le prix de notre morceau de bouc, puisque, dit-il, il lui resterait. Devant cette extraordinaire probité, nous oublions nos rancunes et nous partons en lui serrant la main. Au coin de la rue, nous rencontrâmes le boulanger se hâtant lentement, suivant le précepte du sage. Il apportait à l’auberge le quartier de bouc tout fumant.

XXXVII
MOTRIL ET MALAGA