Cependant, pris peut-être de remords, le mari, plus juste, suggère l’idée d’envoyer notre bouc au four. Cela serait plus vite fait. Le boulanger cuisait, en moins d’une heure nous pourrons nous mettre à table. Convenu. On expédie le bouc. Mais l’heure se passe. Le bouc ne revient pas. On envoie à sa recherche un petit drôle, fruit des amours légitimes des maîtres de la posada. Le jeune chenapan fait comme le bouc. On l’a vu jouer au toro sur la place. Il rentre enfin tout essoufflé. « Et le bouc ? — Il n’est pas encore cuit, » dit-il. Il s’assoit dans un coin, bâille et s’endort. On le secoue : « Va chercher le bouc, petite canaille ! » Il sort en rechignant, et nous ne le revoyons plus.

Cependant muletiers, âniers, paysans, contrebandiers, colporteurs, maraîchers, mendiants, ont envahi la posada. Un grand feu de branches, foyer primitif, flambe au milieu de la pièce. Chacun fricote de son côté. Des parfums pimentés, alliacés, agréables, flottent dans l’atmosphère au milieu des bouffées de fumée et aiguisent notre faim.

Allongés sur un banc, nous assistons, l’estomac en détresse, aux diverses confections d’odorantes et extraordinaires ratatouilles. Enfin le sommeil nous gagne et nous fermons les paupières.

Quelle heure est-il ? La nuit est depuis longtemps venue, mais nulle trace de bouc. Tous les clients, repus, sommeillent dans des postures variées sur le sol caillouteux, tandis que le posadero et la posadera, à cheval sur un banc, achèvent paisiblement à la même gamelle une épaisse soupe aux pommes de terre et aux tomates.

Qui dort dîne est un méchant proverbe. Nous nous en apercevons aux tiraillements de notre estomac ; cela et la vue de ces hôteliers qui dévorent tranquillement en face de la faim de leurs hôtes renouvelle notre colère :

« Et notre bouc ? nom de Dieu ! »

Ils haussent les épaules en gens qu’une telle question ne peut intéresser.

Nous recommençons la sarabande, réveillant par nos jurons le populaire endormi.

Le couple riposte ; les marmots crient ; les cochons grognent, une mule brait lamentablement ; des malédictions sortent de tous les coins.

On se lève, on gesticule, on lance en l’air bras et mains aussi tragiquement que les gros mots. Une bagarre générale va suivre, et nous allons sûrement être jetés dehors.