Cet étrange bâtiment, qui seul apporte le mouvement et la vie dans cette vallée tranquille, offre de quelque côté qu’on en approche un spectacle bien fait pour frapper les imaginations dévotes, en leur donnant du premier coup l’impression de la formidable puissance de cet ordre resté debout et prospère au milieu du désastre monacal.

En face du portail, sur une large esplanade, s’élève l’idole, en marbre de Paros, du dieu de céans, le señor de aqui, devant lequel tout passant doit se découvrir. Deux hospederias dont l’une, celle de droite, a l’aspect d’un vieux manoir, avec sa galerie aux quatre arches massives, son monumental escalier et son écusson seigneurial, forment les deux côtés de la place dont le quatrième bordé d’une double ligne d’orangers est ouvert sur la vallée même, au fond de laquelle s’échelonnent les blanches maisons d’Azpeitia pittoresquement groupées sur les premières pentes des montagnes vertes et bleues qui coupent l’horizon. De là descend, par cascades, dans une bordure de joncs, de saules et de roseaux, coupant de grands champs de maïs, la petite rivière qui fertilise l’étroite et profonde vallée.

Emplacement choisi à souhait. A Azpeitia et à Azcoitia poussent, dit-on, les plus jolies filles du pays basque, et les servantes de l’hospederia où nous descendîmes et qui porte le nom glorieux du saint, nous en offrirent de gracieux échantillons. Ah ! quel gynécée que cette hôtellerie de Loyola ! Et quelle différence entre ces Guipuzcoennes aux yeux de velours, propres et gracieuses, et nos grossières filles d’auberge, maritornes aux dessous crottés ! Peut-être les bons pères, propriétaires de la posada, les avaient-ils triées avec soin, mais saint Ignace lui-même eût passé la langue sur ses lèvres devant la délicatesse du mets et l’abondance du festin. Il y en avait encore, et encore, et toujours. Deux pour la chambre, une pour prévenir que le déjeuner est prêt, une demi-douzaine pour servir à table et verser à boire, et combien dans les corridors, occupées à je ne sais quoi, avec lesquelles on se trouvait tout à coup nez à nez et qui disparaissaient majestueusement avec des mines de princesses.

De saints pères jésuites errant çà et là expliquaient ce phénomène ; ils n’avaient pas la physionomie hypocritement pateline qu’on leur prête. De belle humeur, aimables garçons, la plupart bedonnants et solides, ils semblent prendre la vie comme elle vient, le temps comme il se présente et goûter en gourmets la satisfaction d’être au service de Dieu en général et de saint Ignace en particulier. Ils se sentent chez eux, cela se voit ; l’hôtellerie, je l’ai dit, est à eux et non seulement celle-ci, mais l’autre en face, succursale de la première, et aussi le coche et ses six mules, et les fermes d’alentour et les jolies filles, et le pays circonvoisin.

Tout le monde, je dois l’ajouter, semble ici parfaitement heureux. La règle est douce, la tyrannie des Pères très supportable. Ils ne règnent pas en pays conquis, mais sur des sujets d’une fidélité éprouvée. Pourvu qu’on croie ou qu’on fasse semblant de croire, cela suffit. Les servantes nous avouèrent qu’elles devaient se confesser une fois par semaine, communier une fois par mois, sans compter les fêtes. Elles n’en prenaient pas pour cela des allures plus béates, et mon compagnon que l’étincelle de tous ces yeux allumait fort n’eut pas à se heurter à de trop farouches vertus. Quant à moi, mes cheveux gris m’obligeaient à plus de réserve, et comme j’employais une grande partie de mon court séjour à visiter la maison du saint, à parcourir l’église et à stationner près des chapelles où s’adressaient les pieuses épîtres aux dévotes, je passais sans nul doute pour un fervent admirateur d’Ignace, et je dus laisser, à mon départ, à notre pieuse hôtelière, une bonne odeur de piété.

Cette matrone, compagnonne grisonnante et mamelue, s’était de prime abord montrée rébarbative. Notre qualité de Français était tare à ses yeux.

Ce n’est pas à Loyola que nous sommes en haute estime, et tout compatriote de Voltaire y est voué à la damnation. Aussi commença-t-elle par nous déclarer qu’elle ne pouvait disposer d’un seul lit ; mais, ayant eu l’heureuse idée de nous informer de l’heure de la messe pour le lendemain dimanche, la dévote changea de ton.

« Il y a plusieurs messes, répondit-elle. De cinq heures à midi les révérends pères officient. A laquelle voulez-vous aller ?

— A toutes ! » répliquai-je.

Cette réponse pénétra la bonne femme de respect et d’admiration, sans toutefois lui causer trop de surprise, certaines pieuses personnes ayant, paraît-il, l’habitude d’assister le dimanche à plusieurs offices du matin, pour se préparer à ceux du soir.