En tous cas, elle nous valut une belle chambre ornée de trois jolies chambrières ; une de trop, mais nous eussions eu mauvaise grâce à nous plaindre, d’autant plus qu’il y avait trois lits dans la pièce et qu’il pouvait survenir un troisième compagnon.
Désagrément des auberges espagnoles : les chambres contiennent deux, trois et quatre lits.
Je me souviens qu’à Tolède, on voulut nous imposer un tiers, un torero, qu’à son grand étonnement nous refusâmes avec énergie. L’hôtelier le casa je ne sais où, mais le lit resta vide. On nous le fit payer d’ailleurs, et comme nous occupions la seule pièce pourvue d’une table, le torero n’en vint pas moins, alors que nous étions couchés, nous demander la permission d’écrire à sa señorita, ce qui, vu sa lenteur à tracer ses lettres, lui prit une partie de la nuit.
« Voulez-vous, dit Voltaire, acquérir un grand nom, être fondateur, soyez complètement fou, mais d’une folie qui convienne à votre siècle. Ayez dans votre folie un fonds de raison qui puisse servir à diriger vos extravagances, et soyez excessivement opiniâtre. Il pourra arriver que vous soyez pendu ; mais, si vous ne l’êtes pas, vous pourrez avoir des autels. »
C’est pourquoi Ignace de Loyola, après avoir mérité cent fois la corde, siège au rang des plus grands saints ; que le monde est plein de ses temples, dont le premier est sa propre maison.
La Santa casa, qui n’est, paraît-il, qu’une tour de l’ancien manoir détruit dans les guerres civiles, est cachée du dehors par un mur percé de fausses fenêtres, disposition de l’architecte Fontana, que la veuve de Philippe IV appela tout exprès de Rome pour la construction du sanctuaire, et qui a ce triple but : préserver le précieux monument, le voiler aux profanes et donner plus de régularité à la façade de l’édifice. Une étroite cour le sépare du mur extérieur, et le visiteur ne voit d’abord qu’un carré de grosses pierres brutes mêlées de briques, n’ayant d’autre ornement que l’écusson des Loyolas sculpté au-dessus de la porte, et une plaque de marbre avec cette inscription :
Casa solar de Loyola
Aqui nacio San Ignacio en 1491[5].
[5] Maison originaire de Loyola. Ici naquit saint Ignace.
Dans le vestibule, on trouve un escalier antique qui ne déparerait pas l’hôtel de Cluny ; et des murs couverts de tableaux de vieux maîtres espagnols, de portraits du saint, d’épisodes de sa vie militaire et religieuse jusqu’en haut de la maison. Elle a trois étages et chacun donne accès à une succession d’oratoires et de chapelles. Là je vis, derrière une grille, à côté d’un autel chargé de fleurs, et flanqué de confessionnaux, un révérend père, gras et superbe, coiffé du bonnet carré, assis au milieu d’une douzaine de jeunes femmes, les entretenant de sujets pieux en attendant l’office divin.
Rangées en demi-cercle, vêtues d’une robe noire et coiffées d’une mantille, rosaire au bras et scapulaire au cou, les señoras, tout en maniant leur éventail, recueillaient béatement les perles saintes tombant des lèvres sacrées de l’aimable directeur.