Le clou du spectacle, je veux dire la chambre du saint, au dernier étage, est transformée en chapelle et la plus extraordinaire qu’on puisse voir. Le plafond est si bas qu’en levant la main on en touche les moulures d’or. Or et émaux partout, pierres fines et mosaïques ; c’est le plus parfait spécimen en miniature de l’art jésuito-catholique fulgurant, flamboyant, rutilant, échevelé avec ses scintillements, ses placages, ses sculptures, ses fleurs, ses magots, ses rosaces, ses boiseries fouillées, ses précieuses châsses, ses riches triptyques et toute cette ferronnerie habilement ciselée, ces autels qui ressemblent à des étalages d’orfèvrerie, l’art religieux enfin, qui rappelle les étourdissantes bizarreries des pagodes et que les jésuites ont poussé aux dernières limites du papillotage théâtral et de l’extravagance, moyen infaillible de gagner les cœurs féminins. Comme mise en scène, rien de plus savant. Dans la pièce coupée par une grille qui sépare l’autel des profanes règne le plus respectueux silence troublé parfois de souffles, lambeaux de prières qui s’échappent des lèvres, par le bruit léger de doigts faisant sur la poitrine courbée le signe du mea culpa.
Çà et là une femme, une jeune fille accroupie récite son rosaire ; un jésuite se glisse sans bruit, jette un regard discret, s’agenouille, paraît un instant plongé au septième ciel, puis se relève et sort. Alors une des dévotes roule son chapelet, se lève à son tour et disparaît derrière l’apôtre.
Je pensais trouver dans la Santa casa la célèbre épée dont s’arma le fougueux Ignace avec l’intention de pourfendre un Maure qui plaisantait sur la virginité de la mère de Jésus.
On sait que, pour se préparer au combat, Ignace se déclara chevalier de la Vierge, et fit la veillée des armes. Bayard aussi assistait pieusement à la messe pour calmer ses transes avant de se rendre en champ clos.
Il est de bon ton aujourd’hui d’affecter l’indifférence, comme si la vie est de si mince valeur qu’elle ne mérite pas qu’on y prête attention. Simple jactance qui cache de terribles malaises. J’aime mieux Henri IV avouant bravement sa colique, et le bon Ignace ses tranchées à la Vierge Marie. C’est moins héroïque à coup sûr, mais beaucoup plus conforme à notre pauvre nature. Il en fut, d’ailleurs, pour sa peur, ses frais de messe et de veillée. Le Maure, homme sage, refusa de risquer sa peau pour une virginité dont il n’eût eu que faire et dont il se souciait moins que d’un plat de couscous. Le fou déposa donc sa vaillante épée restée immaculée, aux pieds de la Vierge qui, reconnaissante de tant de marques de dévouement, descendit de sa niche pour lui recommander chaudement son fils.
Au lieu de cette Durandal, on me montra un doigt en un reliquaire enchâssé dans la poitrine du saint, d’où il semble encore menacer le bon sens. Quant à l’épée, un révérend père m’assura que je pouvais l’aller voir dans un couvent du mont Serrat, aux environs de Barcelone.
Après la maison du saint, la maison de Dieu ; elle forme, je l’ai dit, le milieu du bâtiment. C’est une coupole soutenue par huit grandes colonnes, ayant plutôt la forme triste et froide d’un panthéon que celle d’une église de Jésus.
Pour les gens à imagination, elle représente l’image d’un aigle prêt à prendre son vol : « Le corps, dit Germond de Lavigne, est formé par l’église, la tête par le portail, les ailes par la sainte maison et par le collège, la queue par divers bâtiments secondaires. » Tout cela est bien fantaisiste, mais, avec un peu de bonne volonté, on finit par voir tout ce qu’on s’imagine. L’aile droite est occupée, outre la Santa casa, par le séminaire, boîte de Pandore d’où s’échappent chaque année quantité de maux qui, sous la forme de petits jésuites endiablés, se répandent par le monde ; et l’on travaille actuellement à l’achèvement de la gauche, restée presque en ruines depuis l’édit d’expulsion de Charles III.
J’éprouvais une impression singulière en pénétrant dans ce sanctuaire, et je crus un instant que, pour me punir de ma téméraire présence, le saint me frappait d’aveuglement. Bien qu’il fût trois heures, il était plongé dans une obscurité complète par d’épais rideaux tendus sur les étroites fenêtres, et que l’éclatant soleil rayonnant au dehors rendait plus profonde.
Je fis quelques pas à tâtons et me heurtai les jambes contre des paquets mouvants d’où sortirent des grognements irrités. Je me tins alors immobile, demandant, comme Gœthe, mais in petto : « De la lumière ! de la lumière ! »