Niña, dime que si.

Tes lèvres sont deux rideaux

De velours cramoisi ;

Entre rideau et rideau,

Fillette, dis-moi que oui.

Riant aux éclats, les mains appuyées sur ses seins, comme pour en mieux accuser les contours, elle se laissa voler un baiser en criant : no, no, no, puis se sauva, et deux secondes après nous entendions sa tante et sa cousine, la préposée aux lits, joindre leurs gammes à la sienne. Trilles moqueurs qui tombèrent sur notre ardeur comme autant de douches glacées.

Le soir, pour nous consoler, nous allions assister à la malagueria, mimique locale qu’on ne danse plus guère que dans les cabarets du port et les concerts populeux ; sorte de pantomime amoureuse jouée entre une jeune fille et un beau gars bien découplé, qui ne m’a pas semblé différer essentiellement de celles déjà vues dans les villes andalouses. Une chose m’a frappé dans toutes ces chorégraphies, la différence marquée et caractéristique entre les danses espagnoles et les nôtres. Chez nous, l’art chorégraphique est devenu une savante acrobatie dont le nec plus ultra consiste à s’écarter tant qu’on peut de la nature. Se tenir sur la plante de l’orteil, s’élancer les bras en l’air comme si l’on voulait s’envoler dans les frises, prendre des poses disloquées, faire des sauts de pie et un compas de ses jambes, c’est ce qui plonge au troisième ciel tous les dilettanti, amants forcenés de ces genres de tour.

Au risque de passer pour un philistin, j’avoue mes sympathies pour des poses plus naturelles. Aux sauts périlleux de l’étoile gymnasiarque, je préfère de beaux reins qui se cambrent, des flancs qui voluptueusement ondoient, une taille qui semble plier sous l’étreinte amoureuse, et, comme le disait avec son sens de l’art et du beau l’immortel Gautier, « une femme qui danse et non pas une danseuse, ce qui est bien différent ».

Les environs de Malaga seraient délicieux sans les nuées de poussière qui enveloppent tout, bêtes et gens, villas et végétation. A certains moments, cette poussière est d’une telle épaisseur que les côtés des routes semblent recouverts d’une couche de neige. Les arbres paraissent ornés d’un feuillage de carton et les bananiers, dont les grandes feuilles pendent jusqu’à terre, ont l’air d’arbres en zinc.

Nous prîmes le tramway pour aller jusqu’au Polo, village de pêcheurs à quelques milles de la ville, et nous pûmes nous rendre compte de cette atmosphère poudreuse qui, plus que la malpropreté des rues de Malaga, empêche les étrangers d’y faire un long séjour.