Chez le Barbedienne de l’endroit je reconnus de ravissantes statuettes de Laure Martin-Coutan, tandis qu’aux vitrines de l’unique libraire, au milieu des traductions des œuvres de Zola, s’étalait, dans le texte original, ouvert sur une très croustillante eau-forte de Julian, l’Ompdrailles de Léon Cladel.

Généralement, la librairie espagnole est pauvre. On lit peu tras los montes et, comme le constate dans un livre récemment paru, un écrivain espagnol, V. Almirall[15], « la librairie de fonds est dans un état rudimentaire. On ne publie guère que des éditions de luxe, imprimées avec des clichés usés, qu’on relie fastueusement pour l’ornement des bibliothèques, et que l’on se garde bien de feuilleter. La lecture se borne à des romans frivoles ou à des insanités pornographiques. » La pornographie écrite et imagée s’étale avec une aimable liberté d’allure. Boîtes d’allumettes, papier à cigarettes, petits cahiers illustrés sont offerts par des garçonnets et des fillettes, en pleine rue, aux portes des théâtres, dans les cafés. Quelques-unes de ces priapées sont dessinées très habilement et laissent bien loin les légendaires jeux de cartes de Kehl qui font la joie des collégiens. C’est là toute une belle branche de commerce qui est fort prospère.

[15] L’Espagne telle qu’elle est. Albert Savine.

On voit aussi plusieurs brasseries à l’instar des nôtres. Sous le nom de cerveza, on y débite, affirme-t-on, la cervoise du cru. Beaucoup s’imaginent bien à tort que la bière est peu connue en Espagne. Elle y est d’un usage aussi ancien qu’en France. Dans son très intéressant et instructif livre : la Bière française, Robert Charlie cite à ce sujet l’historien de la guerre de Numance. « Polybe, qui accompagna les Scipions dans leurs guerres d’Espagne, raconte que le vin d’orge est la boisson générale du peuple, qu’il en a de plusieurs espèces et de différentes qualités et que la meilleure est servie aux rois d’Ibérie dans des coupes d’or. »

Ce ne fut pas à coup sûr de cette dernière que le garçon me versa, car je la trouvai assez détestable. Si elle était vraiment indigène, je l’ignore, mais j’en doute, car il n’est plus guère de cerveza andalouse. Le phylloxera allemand s’est introduit aussi bien dans les orges et les houblons espagnols que dans les vignes, et a tué l’industrie des brasseurs.

La calle de las Sierpes conduit à la cathédrale, par la curieuse place de San-Francisco, aussi pittoresque en son genre que celle de l’Hôtel-de-Ville, de Bruxelles.

A l’extrémité d’une rue étroite, se dresse la fameuse Giralda, qui domine la masse énorme de la cathédrale et de l’Alcazar. Elle servait primitivement d’observatoire aux Arabes et, bien que vieille de près de neuf siècles, ses murs de brique semblent élevés d’hier. On sait que cette tour est surmontée d’une statue colossale en bronze, la Foi portant le labarum, pesant environ 1500 kilogrammes, qui tourne sur elle-même au moindre vent. De là le nom de Giralda (girouette). La cathédrale est de quatre cents ans plus jeune.

Un jour, le chapitre de Séville n’ayant probablement rien à faire, ce qui devait lui arriver assez souvent, décida l’édification d’une cathédrale sur l’emplacement de l’ancienne mosquée :

« Bâtissons, dirent les chanoines, un monument qui fera croire à la postérité que nous étions fous. »

On se mit à l’œuvre. Ce n’étaient pas les fonds qui manquaient. L’opulent clergé pouvait se payer ce luxe… avec l’argent des fidèles. Mais plusieurs générations de chanoines passèrent avant que les travaux fussent achevés. Ils durèrent cent dix-huit ans, de 1401 à 1519, et devant cette œuvre merveilleuse, extraordinaire, inouïe, la postérité est restée et restera frappée d’admiration et d’étonnement. L’intérieur est partagé en cinq nefs. « Notre-Dame de Paris, a écrit Théophile Gautier, se promènerait la tête haute dans la nef du milieu qui est d’une élévation épouvantable. »