Il faut en rabattre un peu et même beaucoup, et ne pas craindre de tailler dans les brillantes broderies et les fantastiques arabesques des enthousiasmes du poète, pour ramener les choses à des proportions plus exactes. Elle n’en reste pas moins la plus grande et la plus belle basilique d’Espagne, mais sa beauté est surtout intérieure, car malgré ses dimensions colossales, elle est loin d’offrir l’aspect imposant et majestueux de Notre-Dame de Paris.

Pour donner une idée de la hauteur de la nef principale, il suffit de dire que le cierge pascal pèse plus de 1000 kilogrammes. L’éclairage coûtait annuellement 20 000 livres de cire et 20 000 livres d’huile. Je crois ce beau zèle d’illumination un peu refroidi.

La quantité de vin consommé pour le saint sacrifice allait de pair avec ces dépenses. Dix-huit mille sept cent cinquante litres s’engloutissaient chaque année dans les sacrées burettes. Il faut dire aussi qu’il fait soif à Séville et que là comme ailleurs les sacristains sont altérés. Cependant, quand on songe qu’il y a quatre-vingts chapelles et autels à six messes en moyenne par jour, ce qui fait 482 messes quotidiennes, on s’explique cet engloutissement.

La richesse y ruisselle inouïe, le luxe écrasant, l’art multiple et merveilleux. Murillo, Campana, les Herreras, Valdès Leal, Vargas, Francisco Zurbaran, Juan de las Roclas, Alonso Cano, tous les maîtres y ont leurs meilleures toiles. Comme partout, le grotesque grimace à côté du sublime. Des ex-voto ridicules, cœurs, béquilles, membres et magots de cire sont appendus aux murs. Çà et là en certains coins de chapelle, de longues tresses de cheveux noirs, douloureux holocauste, rappellent la vitrine de quelque malpropre perruquier. Des tuyaux d’orgue immenses, bizarres, sont placés horizontalement, ainsi qu’une mitrailleuse géante braquée sur le chœur.

J’ai trouvé en maints endroits l’image de deux très appétissantes créatures qui émergent tout exprès d’un nuage pour soutenir l’antique tour. Il ne faudrait pas en sourire devant un troupeau de dévotes ; on risquerait fort de se faire écharper ; ces aimables brunes ne sont rien moins que les patronnes de Séville, Justa et Rosina, qui, filles d’un simple potier de Triana, ont été, grâce à je ne sais quel concours de miraculeux événements, investies par le Père Éternel de la garde spéciale de la Giralda.

On les aperçoit, pendant les grandes tempêtes, soutenant de leurs petites mains la statue de la Foi, et, à l’heure actuelle, il ne manque pas de bonnes femmes des faubourgs qui vous racontent qu’elles ont vu, de leurs propres yeux vu les deux saintes arrêtant au passage les boulets et les obus qu’en 1843 Espartero lança sur la ville, et qui pouvaient endommager la tour.

XLI
LES DEUX MARIA DE DON PEDRO

Je ne m’arrêterai pas davantage dans la cathédrale, le lecteur peut en trouver de minutieuses descriptions dans tous les Guides. Je ne ferai que citer en passant la maison de Pilate, que le premier marquis de Tarifa construisit sur le modèle de celle du proconsul de la Judée, en souvenir d’un voyage à Jérusalem ; la Casa de los Taveras qu’habitait l’Étoile de Séville, la belle Estella, maîtresse du roi Sancho le Brave ; le palais de San Telmo, résidence du duc de Montpensier, sur le bord du Guadalquivir et ses délicieux jardins, non loin de la Tour d’or où l’on versait, dit-on, le contenu des galions chargés des dépouilles du Nouveau Monde.

Mais, avant de quitter la basilique, il faut voir la Capilla Real, où repose dans la paix du Seigneur Maria de Padilla, l’adorée de Pierre le Cruel, en compagnie de saint Ferdinand, qui prit Séville aux Maures. Il est couché dans une brillante châsse, revêtu de son harnais de guerre, vrai linceul d’un soldat. Au jour de sa fête, le 30 mai, on écarte en grande pompe le rideau qui le cache et l’on montre à la foule béante la pâle figure du roi guerrier qui depuis six cents ans semble encore dormir.

Une autre exhibition de ce genre macabre fort appréciée des Espagnols est celle de doña Maria Coronel, aussi parfaitement conservée au couvent de Santa-Inès. Je ne sais si le Saint-Père la canonisa, mais elle le méritait bien, comme vous l’allez voir, car elle préféra perdre son mari et sa beauté plutôt que sa vertu.