Le Guadalquivir est le seul fleuve navigable de l’Espagne, pour les bateaux ne jaugeant pas plus de 200 tonneaux, et encore à partir de Séville, c’est-à-dire à 25 lieues de l’océan.

Ses eaux rousses, ses bords plats, ses nombreuses volées d’oiseaux aquatiques, lui donnent en maints endroits une physionomie hollandaise. Mais l’azur intense du firmament, l’ardent soleil, les ombres bleues, les cigognes et les hérons, groupés près de ses longues lignes de joncs, rappellent bien vite qu’on navigue dans les splendeurs du Midi.

Nous glissons rapidement dans les méandres du fleuve, charmés à chaque détour par des coins de rivage inattendus, enveloppés dans les molles clartés de l’aube. Villas émergeant d’un bouquet de palmiers, vieux cloître abandonné, assis au sommet d’une colline et dont la cloche rouillée a depuis longtemps sonné matines pour la dernière fois.

Séville s’enfonce et disparaît derrière l’épais rideau des jardins de San-Telmo, tandis que la Giralda, au contraire, semble grandir davantage et monter dans les brumes violettes, aiguille ardente, seule éclairée par les feux du levant. A gauche de nous, la grande plaine festonnée au loin par des ondulations gris-perle. Les habitations se clairsèment ; les joncs, en masses épaisses, défendent l’approche des rives, refuges de nuées de hérons et de canards.

Voici une bourgade, dont les maisons pittoresquement entassées, se groupent autour d’un monastère fortifié. Ses bastions et ses murs enserrent des jardins touffus, dont ils rejettent en verdoyantes cascades par-dessus leurs créneaux la flore trop abondante.

Tous ici sont levés avant le soleil. Les petits garçons jouent déjà au toro sur la rive devant un aréopage de petites filles attentives.

Mais le globe radieux se lève à son tour, émergeant lentement d’une longue bande orangée, tandis que nous filons sans bruit entre une double ligne de saules, de peupliers, de glaïeuls et de joncs. On dirait maintenant certains décors de Marne et de Seine avec plus de sévérité, une plus large envergure.

Ce Guadalquivir est empreint d’une placide et poétique majesté. C’est bien la grande rivière, l’Oued el Kébir, chantée par les poètes arabes et andalous.

« Je te salue et je t’aime, Guadalquivir, roi de l’Andalousie, s’écriait le duc de Rivas, proscrit. Comme tu t’avances avec fierté vers la mer, toi qui coules si calme et reflètes dans tes ondes les murs antiques de Cordoue. »

Cependant, comme les grandes et belles routes d’Espagne, cette route liquide est presque déserte. A peine si nous rencontrons de temps à autre un vapeur, un voilier, un canot.