A travers les vertes trouées des bords, on aperçoit des champs de maïs, des fermes lointaines et éparses, des coteaux rayés de vignes, des bouquets d’oliviers.

Quelques barques se détachent chargées de filets. On approche d’une bourgade, Coria del Rio, vieille cité romaine. Une jeune fille, en frais déshabillé, rêve sur le balcon d’une maison de maître. On passe assez près pour voir qu’elle est jolie. Deux petits officiers de hussards, tout fraîchement fabriqués à l’École de Tolède, la saluent et lui envoient un baiser. Elle sourit et secoue la tête, voulant dire sans doute que ce ne sont pas des baisers à travers l’espace qu’il lui faut.

Dans la plaine découverte, immense, que dominent les pics d’Utrera, des troupeaux de jeunes taureaux demi-sauvages paissent tranquillement dans la paix de l’âge d’or ; plus loin, des chasseurs battent les hautes herbes, font lever des compagnies de canards. Cette vue excite l’humeur cynégétique de plusieurs passagers. Ils arment leurs fusils et font rage sur les hérons et les mouettes. Balles perdues. Cassements inutiles de pattes et d’ailes. Les pauvres bêtes éclopées vont crever dans les fourrés de joncs. Cela amuse les spectateurs. Une infortunée cigogne, paisiblement perchée sur une jambe, reçoit une balle en plein corps. Bien visé. On applaudit. Ceux qui ne disent rien se regardent en hochant la tête : Voilà ce qui s’appelle un joli coup de fusil !

Cruelle et sotte manie de tirer ainsi, sans profit aucun, sur des êtres inoffensifs, sans autre raison que le plaisir de tuer ! Et j’ai entendu de ces chasseurs faire de la sensiblerie et déclamer contre les courses de taureaux, qui ont cependant une utilité et une excuse, puisque les bénéfices sont versés aux hospices. Et là, au moins, le tueur risque sa peau.

Pendant qu’on visait, il me venait de folles envies de faire dévier, d’un solide coup de ma trique, ce bras de meurtrier imbécile.

Eh ! brute ! garde ta poudre pour l’homme, ton seul ennemi.

Les déchirures d’Utrera se sont effacées, les mamelons meurent en ondulations légères. Plus rien que la plaine au niveau du fleuve dont les sinuosités vont se perdre en s’élargissant dans la ligne droite de l’horizon où pointent les voiles latines.

Une grande buée flotte des deux côtés de la rive. Ce sont les Marismas, les maremmes fertiles en fièvres. Ni village, ni ferme, ni culture dans ces vastes étendues de terre grise et poussiéreuse, tachées çà et là d’inextricables fourrés de joncs, et que les pluies d’automne transforment en fondrières et en bourbiers.

Le fleuve s’élargit de plus en plus ; ses bords s’ensablent. Les bouquets de verdure reparaissent ; des tas de foin, de petites maisons blanches, émergeant d’une ceinture de palmiers noirs, dépassent la ligne très basse de l’horizon. Aux paysages hollandais et séquaniens succède un décor du Nil.

Une bruyante bande de cochons noirs fouille les joncs, près d’un cheval en détresse, qui, enfoncé jusqu’au poitrail, essaye vainement de se désenliser. Un peu plus loin, mules, chèvres, taureaux, chevaux paissent, pêle-mêle, dans une confraternité inconnue aux humains.