Un bac-radeau, chargé de gens et de bêtes, va d’une rive à l’autre aborder à un petit port de pêche flanqué d’une fabrique d’alcool à l’enseigne germanique. Des groupes de fillettes et de garçonnets, jambes et pieds nus, graves comme père et mère, nous regardent passer.
Là-bas, là-bas, dans la plaine, de tous côtés, où se porte la vue, des troupeaux de taureaux sèment d’innombrables points bruns les grandes nappes grises. Quelle terrible consommation !
Des hauteurs dentelées se dressent brusquement, à droite, derrière un coude du fleuve, comme une ligne de bastions cyclopéens. Ce sont les falaises de la côte, et, tout près, les triangles blancs des voiles coupent l’azur intense et cru.
Des pyramides de sel s’alignent à notre droite : les salines de Santa-Teresa et de San-Carlos ; elles étincellent sous le soleil comme des morceaux de diamants.
Le fleuve devient d’une largeur immense, presque un bras de mer ; il y débouche majestueusement en une courbe énorme.
On navigue entre des dunes garnies de forêts de pins et de grands cèdres, et bientôt paraissent les maisons roses et blanches du petit port de Bonanza avec l’aspect coquet d’un village de la Seine ; puis, un peu plus loin, au milieu de bouquets de palmiers et d’orangers, s’étend la jolie ville de San-Lucar.
San-Lucar de Barrameda, le grand port des Maures d’Espagne, n’est plus qu’un simple garage. Devenue ville d’eaux, elle reçoit le tout Séville, le tout Xérès, le tout Cadix, c’est-à-dire la totalité des vaniteux désœuvrés qui ont introduit la coutume de s’ennuyer correctement et à grands frais, ce qu’on appelle enfin la fine fleur de la civilisation.
Aussi, malgré l’extérieur séduisant, les jardins délicieux et la plage pittoresque, ce n’est pas ici que je prendrai pied.
Une forte houle nous reçoit dans l’Océan et nous oblige à saluer malgré nous le fort de Chipiona et à zigzaguer sur le pont comme de vieilles Anglaises le soir de Noël. C’est une véritable gigue que nous dansons en doublant la pointe de Camaron et Rota, qui nous sourit de sa vieille enceinte, au sommet de sa falaise. Rota, dont je goûtais pour la première fois, il y a quelque vingt ans, sur les confins du Sahara, le vin digne des dieux, cadeau de mon brave colonel du Paty de Clam, ne reçut que des hommages en nature dont s’emparèrent aussitôt les poissons atlantiques.
Mais tout s’oublia devant le panorama magique, car soudain, en face de nous, sortant du milieu des vagues bleues, surgit la belle Cadix, tout hérissée de ses tours, de ses clochers, de ses dômes, de ses belvédères, blanche et ensoleillée comme une cité de l’Orient.