Nous franchissons deux portes voûtées et bastionnées, et nous voici en ville. C’est d’abord une place, ou mieux une cour de forteresse entourée de bâtiments militaires auxquels des galeries extérieures, à chaque étage, enlèvent le caractère de tristesse et de nudité particulier à l’architecture des casernes. Des soldats font l’exercice, et de tous points éclatent des commandements, des coups de clairon, des roulements de tambour.

On débouche dans une rue étroite, l’artère principale, Main Street, qui suit le rocher jusqu’à la pointe d’Europe. Des ruelles tortueuses escaladent, à gauche, les premiers contreforts et s’arrêtent brusquement, barrées par le roc, tandis qu’à droite, elles sont coupées par les bâtiments militaires et les ouvrages de défense.

En une double ligne de magasins, d’entrepôts, de boutiques gorgés de marchandises et de denrées anglaises se presse une population étrange :

Espagnols, Marocains, Grecs, Arabes, juifs de Tanger, nègres, Allemands, malandrins de toutes les races, « tous gens, dit Richard Ford, qui se sont expatriés pour le bien de leur pays ». Oh ! la curieuse foule et la belle collection de coquins ! Je retrouve la ville algérienne d’il y a vingt-cinq ans, avec son peuple de banqueroutiers, de renégats, de déclassés, d’aventuriers suspects, de colons marécageux, de forbans des deux mondes.

Des fantassins en jaquette rouge, des artilleurs bleus, des tirailleurs noirs, des officiers en tenue ou en bourgeois tranchent par leur méticuleuse correction avec le négligé des Levantins, la malpropreté des juifs, le débraillé des Latins, tandis que la blonde fraîcheur et la raideur des jeunes misses contraste avec le teint mat et la gracilité des brunes Gibraltariennes.

Çà et là, cependant, des cheveux blonds émergeant de dessous une mantille indiquent le mélange des races et prouvent que le vertueux John Bull n’a pas passé toutes ses soirées au prêche ni ses nuits dans la chasteté.

Malgré huit mille hommes de garnison et une population flottante de matelots de toutes races, gens de grands appétits et de morale peu farouche, les commis voyageurs chercheraient vainement dans la ville, des demoiselles « qui vont en journée la nuit ». La Mission protestante et la Société évangélique pour la surveillance des mœurs, qui ont pignon sur la rue principale, boutique de vertu et entrepôt de crétinisation, ne pouvaient souffrir le trafic de Cythère dans un siège épiscopal d’évêque anglican. Libre aux catholiques, aux mécréants, aux infidèles d’être impurs ; un protestant ne l’est jamais, surtout un protestant anglais. Si les privations du célibat jointes aux aphrodisiaques climatériques harcèlent Tom Atkins[16], il doit sortir de Gibraltar et aller dans les villes espagnoles voisines chercher pâture à ses « impropres » appétits, à San Roque, San Felipe, Mayorqa, Algéciras, lieux de perdition que les évangélistes comparent dans leurs prêches aux sept villes maudites ensevelies dans la mer Morte ; à moins qu’il ne prenne pour autel de ses sacrifices au dieu Éros la femme ou la fille de son camarade, plus à sa portée et à sa convenance.

[16] Surnom du soldat anglais.

Que la pureté de tous ces prêcheurs et chenapans bibliques est odieuse et insupportable ; et comme ces gens font comprendre et excuser certaines arquebusades célèbres de jadis !

Les drames sanglants de l’histoire nous semblent à première vue cruels et abominables ; mais, quand on regarde autour de soi, on arrive à les expliquer comme fatalités nécessaires.