Qui sait si sans ces moyens extrêmes, sans quelques poignées de très braves mais très insupportables saints passés hâtivement et brutalement de vie à trépas, les austères luthériens et les rigides calvinistes n’auraient pas transformé la belle et joyeuse France en un triste et laid champ de prêche où à l’heure actuelle nous rivaliserions de vertus publiques et privées avec les pieux hypocrites d’outre-Manche et les sots moralistes d’outre-Rhin !

Je ne me trouvais pas en pays nouveau, comptant dans la garnison une dizaine d’officiers de génie et d’artillerie, vieilles connaissances de Woolwich, y compris sir John Adye, le gouverneur de Gibraltar, qui commandait il y a quelques années l’Académie militaire.

Ma valise repêchée sans trop de dégâts me permit de lui rendre visite ; mais cette formalité contraire à mes usages fut pour moi un plaisir bien plus qu’un devoir, plaisir que semble éprouver aussi le vaillant général qui aime les Français, ayant partagé en Crimée leurs fatigues et leur héroïsme et qui porte fièrement sur son grand uniforme la croix de commandeur de la Légion d’honneur.

La très gracieuse lady Adye et lui me font visiter leur palais, car c’est un palais que cette résidence, ancien prieuré, embelli, orné, fourni, meublé de tout le confort anglais joint au luxe oriental et où, entre des galeries mauresques, s’épanouit, sur ce rocher aride et au milieu de ces bastions, de ces forts et de ces engins de guerre, en touffes verdoyantes et en fleurs paradisiaques, un vrai coin des délicieux jardins de Grenade.

Dans la salle de réception sont rangés par ordre chronologique les portraits des gouverneurs de Gibraltar, gentlemen de grand air et soldats de haute mine, qui tous, comme les Gomes de Silva, ont leurs faits d’armes et leur légende.

On sent à chaque pas les constantes préoccupations d’un gouvernement qui whig ou tory, conservateur ou libéral, a le souci de ses serviteurs, tient à ce qu’ils représentent dignement le pays, entourant la fin de leur carrière de respect et de bien-être.

Devenus maîtres de Gibraltar par surprise, les Anglais montrent bien qu’ils ne sont pas disposés à se laisser reprendre la place. De 1779 à 1782, Espagnols et Français le tentèrent vainement, et si John Bull perd jamais cette clef de la Méditerranée, ce ne sera pas manque de précautions.

On a vu que tout étranger ne peut y pénétrer que muni d’un permis.

Indépendamment de cela, au coucher du soleil un coup de canon prévient les gens de la banlieue qu’ils aient à déguerpir de la ville, et à ceux de la ville qui ont eu affaire au dehors qu’ils doivent regagner au plus vite le logis. Rien de plus comique que le chassé-croisé qui commence et surtout la vue des retardataires. Piétons, cavaliers, amazones, muletiers, âniers, carrioles et fiacres se hâtent d’entrer ou de sortir. La porte divisée en deux empêche d’ailleurs tout heurt et tout encombrement.

Le poste est sous les armes, le clairon, l’œil au guet sur l’aiguille de l’horloge et l’embouchure à hauteur des lèvres, attend la seconde précise.