Aussitôt la sonnerie éclate, et l’adjudant de place, avec une régularité de chronomètre, pousse les portes et donne un tour de clef.
Malheur aux traînards ! Toute supplication est vaine ; tout appel à la pitié superflu. Le mari jaloux et la femme éplorée sont séparés pour la nuit. Le règlement n’a pas d’oreille, et l’officier, impassible, porte gravement les clefs au gouverneur, et, à moins d’un ordre spécial de celui-ci — ordre écrit, signé et timbré — la porte ne s’ouvre plus qu’au coup de canon du réveil.
Il y a là matière pour un joli vaudeville.
Eh bien, malgré ces exigences d’une ville de guerre, ou, si vous le préférez, cette « brutale tyrannie du sabre », pas un Gibraltarien ne voudrait l’échanger contre les douceurs civiles de l’administration espagnole. Quand je dis Gibraltarien, je parle, bien entendu, de l’indigène du Lizard of the rock, comme l’appellent, par dérision, les habitants des villes voisines, sujet anglais de père en fils ou ayant obtenu la naturalisation après quarante ans de séjour, et non du cosmopolite véreux, du forban de l’industrie ou du commerce, qui y est venu chercher un refuge provisoire.
Ce sentiment est un peu celui des Canadiens, qui nous disent quand nous les visitons : « Nous aimons les français, nous sommes Français d’origine et de cœur, mais ne voudrions à aucun prix l’être de fait. » Aveu peu flatteur ; mais il faut bien reconnaître, entre nous, qu’il est expliqué par les procédés puérils et vexatoires de notre administration tracassière, procédés qui peuvent ne pas trop nous choquer, habitués que nous sommes, dès l’enfance, à être emmaillotés dans une quantité de lisières, mais qui ne manquent pas de heurter et révolter l’étranger.
Ce système tout latin « d’embêter les gens » se fait sentir aux portes de Gibraltar. Dès que vous avez franchi le territoire neutre, vous êtes littéralement assailli par une escouade de carabiniers espagnols, embusqués à l’entrée de la barrière de San Felipe, qui vous entraînent dans une caverne douanière où non seulement votre valise, mais vos poches sont fouillées de belle façon. Tout se paye, jusqu’à un cigare, jusqu’à une once de tabac trouvée sur vous.
Il faut dire aussi, pour atténuer l’odieux de ces vexations internationales, que l’occupation de Gibraltar par les Anglais coûte annuellement, à l’Espagne, cent cinquante millions, soit par la contrebande[17], qui se fait sur une échelle d’autant plus vaste que les fonctionnaires espagnols, dit-on, y prêtent une main complaisante, soit en faisant dévier le commerce.
[17] Les gens de Ronda, les Rondanos, ont la spécialité d’introduire en Andalousie, en dépit de tous les postes de douane, les ballots de cotonnades et de tabacs entassés dans les magasins de Gibraltar.
Un autre trait caractéristique, qui ne peut manquer de frapper les Espagnols eux-mêmes, et j’avoue que si j’étais hidalgo je me sentirais humilié, c’est l’extrême contraste entre les soldats des deux nations, séparés par le simple terrain neutre d’un mille environ, lande sablonneuse qui couvre la partie la plus étroite de l’isthme.
D’un côté, l’Anglais, superbe reître bien habillé, bien nourri, d’une propreté méticuleuse, aussi correct en faction, dans son poste isolé, sous sa planche mobile qui l’abrite du soleil, et témoigne en même temps du souci que l’on prend de sa santé, que lorsqu’il défile la parade devant le palais de Buckingham ; de l’autre, l’Espagnol, mal vêtu, mal nourri, débraillé, de méchante mine, allongé dans la poussière.