Je suis loin de vouloir dire que l’habillement, la correction et le bifteck fassent le soldat, et que les petits fantassins navarrais ou andalous soient inférieurs en rien, sur le champ de bataille, aux superbes grenadiers du Middlesex ou du Kent ; mais, quand une nation sait obliger ses soldats, détachés dans les stations les plus lointaines et les climats les plus divers, à observer le respect de la discipline, le self control, à garder l’orgueil de l’uniforme aussi bien que dans la mère patrie, à être d’autant plus fiers et corrects qu’on est en face de l’étranger ; que de l’autre côté, au contraire, sur le sol natal, les soldats semblent livrés au laisser-aller, abandonnés à l’incurie de chefs indifférents ou somnolents, on ne peut manquer d’établir involontairement une comparaison qui n’est pas à l’avantage de ceux-ci.

Puisque je parle de soldats, je ne veux pas terminer sans ajouter quelques mots sur l’armée espagnole encore toute-puissante dans le pays.

Il n’y a que deux choses, dit V. Almirall dans son excellent livre déjà cité, l’Espagne telle qu’elle est, pour lesquelles l’Espagne marche à la tête des nations européennes, et ces deux choses sont : sa dette publique et le nombre de ses officiers généraux.

Pour une armée qui ne dépasse pas soixante-dix mille hommes présents sous les drapeaux, elle compte sept capitaines généraux ou maréchaux, soixante-seize généraux de division, trois cent quatre-vingt-quinze généraux de brigade, plus six généraux de l’état-major du roi, en tout quatre cent quatre-vingt-quatre officiers généraux, c’est-à-dire plus que la France et l’Angleterre, deux fois plus que l’Italie, presque le double de l’Allemagne.

Et ces chiffres, comme ceux de la dette publique, dont l’intérêt est de près de trois cents millions, augmentent tous les ans.

Je ne sais rien des officiers espagnols si ce n’est qu’ils sont d’une courtoisie exquise et plus aimables compagnons que les Anglais ; mais, s’il faut s’en rapporter à un récent manifeste du duc de Bourbon, daté de Tarbes (28 septembre 1886), il se serait établi dans l’armée, comme à Madrid au temps de Figaro, un système d’espionnage et de dénonciation plus digne de disciples de la jésuitière de Loyola que des cadets de l’École de Tolède ; « le colonel est espionné par le commandant, celui-ci par le capitaine, le capitaine par le lieutenant, l’officier par le sergent. »

J’ajoute que je n’en crois rien pour l’honneur de toutes les armées.

Avec Gibraltar à l’ouest, l’Égypte à l’est, Malte et Chypre au centre, la Méditerranée est devenue en quelque sorte un lac anglais et la Grande-Bretagne semble réaliser à son profit le rêve que faisait Napoléon pour la France.

Mais le rocher de Gibraltar mérite-t-il bien la réputation que les Anglais ont contribué à lui faire ?

S’il faut s’en rapporter aux organes militaires, plus compétents en cette matière que les épiciers du Times, Gibraltar avec les nouveaux engins de destruction ne serait plus qu’une forteresse fantoche. Sa force ne repose que sur la routine et les préjugés, les préjugés d’une nation avant tout marchande, qui a trop longtemps négligé les choses de la guerre pour être à hauteur du mouvement qui entraîne l’Europe.