Nous sommes loin en 1888 des batteries flottantes de M. d’Arçon que les forts de Gibraltar coulèrent en 1783 si aisément, ce qui fit dire au comte d’Artois accouru de Versailles pour assister au bombardement de la place que de toutes les batteries françaises, celle qui se signala le plus, avait été sa batterie de cuisine.

Disons le mot, ou plutôt répétons ce que disent les officiers anglais eux-mêmes. L’inexpugnabilité de Gibraltar n’est plus à discuter quand en une demi-heure un cuirassé de cent dix tonnes peut mettre tous ses forts en pièces !

Quant à commander le détroit et à empêcher les navires de passer, il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte pour en reconnaître l’impossibilité matérielle. Tant que Ceuta ne sera pas anglais, Gibraltar peut être utile en temps de guerre comme place d’armes, comme station de charbon, comme port de refuge, non contre la grosse mer, car la baie n’est pas sûre, mais contre les croiseurs ennemis. C’est du moins l’opinion générale. Pour les deux premiers cas, rien de plus juste ; quant au troisième, s’imaginer que des vaisseaux trouveraient un refuge sous les canons des forts est une erreur, par la raison bien simple qu’il n’y a pas à Gibraltar un seul canon qui pourrait protéger un navire contre un cuirassé, et qu’un cuirassé de cent dix tonnes mettrait, je le répète, la place en pièces en trente minutes.

Les ingénieurs militaires reconnaissent eux-mêmes qu’il n’y a pas moins de quatre points d’où un cuirassé bombarderait aisément la ville sans qu’un seul canon puisse l’atteindre. Les seules grosses pièces actuelles sont deux canons Armstrong de cent tonnes commandés par le gouvernement italien et achetés 50 000 livres sterling par les Anglais pendant les menaces de guerre de la Russie. Pièces dites Muzzle-loaders, d’un calibre et d’un modèle hors d’usage et montées de telle sorte qu’elles ne peuvent balayer la mer.

Mais assez sur Gibraltar et revenons, pour conclure, à l’Espagne.

On dit qu’elle se relève, qu’en nombre de villes le commerce renaît, que l’industrie s’étend, que Madrid est gai, Barcelone, Séville et Malaga prospères ! Mais il faut voir l’intérieur, s’arrêter dans les bourgades ruinées et misérables, où l’ignorance et la superstition règnent en despotes. Aucun élément de culture moderne, aucune aspiration vers un mieux matériel, nul sentiment du plus vulgaire confort. C’est toujours le pays dont parlait Saint-Simon : « La science y est un crime ; l’ignorance et la stupidité, la première vertu. »

Dans un roman de Fernan Caballero, la Famille d’Alvareda, il est une vieille qui peut passer pour le type de toutes les paysannes, jeunes et vieilles, rencontrées dans ma traversée d’Irun à Malaga. Un de ses petits-fils, revenu de l’armée, raconte avoir entendu dire par des camarades qu’il existe des pays où l’on ne joue pas du couteau, où il n’y a ni combats de taureaux, ni frères, ni moines, où le ciel est gris, le soleil sans brûlants rayons, les églises sans chapelles, la vierge sans images, où il n’y a ni rosaire ni scapulaire, et où tous les petits enfants savent lire et écrire ; la Vieille s’exclame toute frissonnante de joie après la stupéfaction première : « Oh ! mon soleil, mon scapulaire, mon église, ma Vierge santissima, ma terre, ma foi et mon Dieu ! Bienheureuse mille fois d’être née ici et d’y mourir ! Grâce au ciel, tu n’es pas allé à ce pays, fils, pays maudit d’hérétiques. »

Aussi pas un rayon d’intelligence n’allume leur regard. L’hébétude seule s’y lit, l’hébétude résignée de la bête passive, livrée à ses seuls besoins, sa routine et ses instincts. Boire, manger, dormir, entretenir une lampe devant une image et s’agenouiller deux fois par jour au pied d’une idole de plâtre ou de bois !

L’Espagne pourra se relever, mais quand elle aura répandu l’instruction au fond de ses bourgades, non pour qu’elles rejettent sur le pavé de Madrid des légions affamées de surnuméraires et d’institutrices, mais pour arracher la population à son lamentable état d’indifférence et d’abrutissement fataliste.

Elle se relèvera quand elle sera sûre du lendemain, à l’abri des pronunciamientos ; quand son budget de la guerre n’absorbera pas la plus grande partie de ses ressources, que la conscription ne prendra plus tous ses hommes valides, et que son trésor ne sera plus en état de permanente banqueroute[18].