Des enfants qui, à notre approche, s’enfuirent comme à la vue du diable, avaient signalé au domaine l’arrivée d’étrangers, événement rare en ces solitudes, et donné l’éveil à un chien hargneux que nos bâtons ne tinrent qu’à grand’peine à distance de nos mollets. Un homme d’aspect farouche, coiffé d’un béret bleu et ceint de la ceinture noire des Navarrais, bras et jambes nus, fumait superbement sa cigarette, assis sur une pierre devant la porte de son castel comme s’il voulait en défendre l’entrée. Il avait du reste la mine suffisamment rébarbative pour éloigner des passants plus timides ou moins affamés, et attendait avec une impassibilité toute castillane, ne montrant de surprise que ce que lui permettait sa gravité.
« Señor José, dit respectueusement le guide, voici des seigneurs voyageurs qui m’ont demandé de les conduire ici. »
Sa Seigneurie se contenta de jeter sur les nôtres un regard oblique et continua à tirer des bouffées.
L’ayant poliment saluée, nous lui demandâmes la faveur de l’hospitalité d’une nuit, vivre et coucher, en échange de notre considération accompagnée, bien entendu, d’espèces sonnantes aux effigies des souverains d’Espagne. Sur quoi le señor José, sans quitter son siège, ni lâcher sa cigarette, nous engagea vivement à poursuivre notre chemin.
« Il y a, dit-il, sur l’autre versant du plateau, une venta où vous trouverez toutes les commodités. »
Une femme, jeune mais pas jolie et peu avenante, vint appuyer les dires du maître : elle eut même la bonté d’ajouter qu’en partant sans plus tarder et en pressant un peu le pas, nous avions la chance d’arriver avant la nuit.
« Nous sommes ici et nous y restons, s’écria la Martinière furieux, parodiant un mot célèbre. N’avez-vous donc rien quand il passe des voyageurs ?
— Des voyageurs ! il n’en passe jamais. Des voyageurs pour où ? Pour Estella ? Alsasua ? Il y a une route, ils la suivent. On n’a que faire au palacio d’Urvaza. Excepté les pâtres de la montagne, nous n’avons vu personne depuis quatre ans, depuis l’année où sont passés les deux Français.
— Mais c’est moi, repartit la Martinière, c’est moi qui suis passé il y a quatre ans avec un Anglais. Nous nous sommes arrêtés ici pour cuire notre gibier et remplir nos gourdes. Ne me reconnaissez-vous pas, señorita ? »
La châtelaine le regarda attentivement, puis frappant ses mains, s’exclama :