Les misères du Nord sont plus exigeantes. Il leur faut pain et lard, pouding, bière forte, thé. Cela représente au moins deux schellings par jour. Le Castillan se contente de deux sous.
Non, l’Espagne misérable, exploitée, l’Espagne somnolente et paresseuse, n’a pas, même dans les bas-fonds de ses villes, dans ses villages solitaires et ruinés, dans les antres de ses gitanas l’odieuse puanteur de la crasse humide, mais les parfums qu’elle exhale ne valent pas mieux. C’est une odeur sui generis, mélange d’huile rance et de vidange fraîche qui vous saisit de quelque côté que vous vous tourniez, vous enveloppe et ne vous lâche plus.
Eh ! l’on peut bien lui reprocher ses tares, au vieux pays des rois Maures ; il a, pour les couvrir, assez de magnificences.
Dès le début le pays est d’une beauté grandiose. Ce n’est pas la Suisse avec ses vues léchées, ses landscapes à l’usage des jeunes Anglaises, ses vallons rétrécis et mièvres, ses chalets jouets d’enfants, ses cascades soigneusement aménagées, cette nature trop jolie, trop encombrée de misses correctes, de respectables ladies et de parfaits gentlemen, de snobs britanniques enfin, et qu’exploite un peuple d’hôteliers voleurs.
Ici la montagne sauvage et déserte, les grands rochers à pic, les villages accrochés sur l’abîme, où en dix ans l’on compte la venue d’un étranger, la plaine séchée où l’on marche des journées sans rencontrer d’ombre, les vieux couvents en ruine avec leurs tours et leurs bastions, les auberges rares, le confort inconnu, les hommes rudes et les femmes jolies. « L’Afrique commence aux Pyrénées. » A chaque pas, hors des villes comme dans les villes, au nord comme au sud, on rencontre des coins de Mauritanie.
A la sortie d’Irun, laissant à notre droite Fontarabie qui semble surgir du milieu des flots, nous nous engageons dans la montagne, sourds aux appels du conducteur et du cocher d’une patache attelée de quatre mules et qui nous crient à tue-tête pour mieux nous faire comprendre :
« La diligence de Saint-Sébastien, voici la diligence de Saint-Sébastien !
— Merci, nous allons à pied.
— A pied ! ah ! ah ! que tontos ! (quels fous !) »