Et ils riaient d’un air incrédule. La distance n’est pourtant pas bien longue : une vingtaine de kilomètres ; mais on est au commencement d’août et les Espagnols ne craignent rien tant que la marche et la chaleur. C’est le défaut des races latines ; elles comprennent peu les voyages pédestres. Cela me rappelle ces villageois qui, voyant des gens de la ville faire après dîner leur digestion en arpentant la route, se demandaient stupéfaits ce que ces bourgeois avaient ainsi à marcher pour n’aller nulle part, tandis qu’ils pouvaient rester tranquillement chez eux, se chauffer les mollets, faire un cent de piquet ou lire la gazette !

A l’entrée du chemin nous nous croisons avec un attelage de bœufs. Le joug est entouré d’une peau de mouton qui, descendant de chaque côté de la tête, semble coiffer les bœufs d’une perruque Louis XV. Un fier gaillard à jambes nues et à béret bleu les guide d’un long bâton, et derrière le chariot à roues pleines comme celles des chars antiques, un autre jeune gars retient l’attelage sur la pente trop rapide en sifflant un air arabe, mélancolique et doux. Ils nous saluent en passant d’un Vaya usted con Dios ! (allez avec Dieu !) qui est la traduction exacte du salut des Musulmans.

Par le sentier raboteux nous traversons un merveilleux paysage, végétation tropicale, fouillis de fleurs et de verdure qui se détache harmonieusement sur le fond indigo des Pyrénées. Les maisons très rares, disséminées çà et là, ont l’aspect pauvre et délabré, un des cachets caractéristiques des fermes et des villages espagnols.

Un balcon au premier étage, ou une galerie de bois extérieure d’où pendent des guirlandes d’oignons, d’ails, de piments ; des murs en ruine où sèchent des hardes, jupes jaunes ou rouges. Des petits garçons et des petites filles habillés d’une chemisette qui ne descend guère plus bas que le nombril, accourent pour voir passer les deux voyageurs.

Je jette deux sous à une fillette qui loin de les ramasser se réfugie près de sa mère : « Les Basques ne sont pas des mendiants, » dit fièrement celle-ci.

Nous voici loin de l’Angleterre, de l’Italie surtout où à l’entrée de chaque village, le voyageur est assailli par des nuées de petits guenillards. Partout, dans le Guipuzcoa, j’ai trouvé la même dignité.

Nous traversons le col de Jainhurqueta, laissant à notre droite le Jasquibel avec ses sommets revêtus de bruyère, qui, du cap du Figuier, plonge ses flancs ravinés dans la mer, jusqu’à la merveilleuse baie des Passages.

Ces pâtés de montagnes de la Biscaye et de la Navarre forment un amoncellement de chaînons hérissés de crêtes, de rochers granitiques et calcaires, coupés de gorges et de vallons au fond desquels bondissent des torrents qu’entretiennent de continuelles pluies.

Hêtres, pommiers, châtaigniers, chênes percent en touffes épaisses les fissures des parois basaltiques au milieu de toute la flore rupellaire, et çà et là, aux pentes des monts, dans des guirlandes de vigne, s’éparpillent les blanches fermes.

Parfois un grand rocher aux tons de rouille surplombe la route ; il semble ne s’accrocher à la montagne que par de fragiles crampons de lierre et l’on se demande s’il ne va pas glisser tout à coup au moindre tremblement du sol, emportant avec un bruit de tonnerre au fond du précipice où murmure un torrent caillouteux, avec un morceau de la montagne, route et voyageurs.