On se croirait dans les gorges de l’Atlas et l’on s’attend à voir surgir des têtes de Berbères derrière les broussailles.
De distance en distance, une croix de bois ou de pierre indique qu’un meurtre a été commis. Rien de plus propice aux embuscades que ces coins solitaires, fourrés, défilés, cavernes : Malos sitios ! comme on dit ici.
J’ai parlé de voyageurs ; ils ne sont pas nombreux. Nous seuls, sac au dos, la Martinière et moi, arpentons la route, et dans toute notre traversée des Espagnes, nous avons rencontré en trois fois six voyageurs pédestres et de fort mauvaise mine dont trois nous ont demandé l’aumône ; je dois ajouter que c’étaient des compatriotes. Non, rien sur la route. De temps à autre deux gendarmes arrêtés devant une gorge ou au coin d’un bois. Ils attendent la diligence. Quand elle arrive, ils se postent de chaque côté du chemin, arme au pied, et font mine de la fouiller d’un œil scrutateur. En grande tenue comme pour la parade. Parfois encore un char mérovingien chargé de grands fûts de vin des Castilles passe lentement avec un bruit strident et aigu fait par l’essieu tournant des roues pleines ; ou c’est un âne efflanqué crevant sous un faix trop lourd et que chasse devant lui un petit drôle féroce, armé d’une trique, ou bien encore une mule montée par un cavalier qui la frappe à bras raccourcis.
Dès les premiers pas, la brutalité à l’égard des bêtes s’étale sans vergogne. Dans tout véhicule public, un jeune garçon, le ragal, auxiliaire du cocher, n’a d’autre mission que de frapper à grands coups les têtes ou les maigres échines des attelages. La Société protectrice des animaux aurait fort à faire ici.
Nous nous sommes embarqués sans biscuit pensant trouver des auberges le long de la route ; à jeun depuis la veille, la faim nous prend. Voici une maison d’aspect misérable ; un rameau séché à la porte indique une venta. On aperçoit en effet, du dehors, un comptoir de bois blanc, fait de débris de caisses d’emballage, des cruches et des verres. Nous demandons à manger. Une femme à tête de maugrabine, portant un affreux marmot couvert de teigne, nous fait signe d’aller plus loin.
« Vous avez bien du pain et du vin ?
— Ni pain, ni vin. Seulement de l’aguardiente. »
C’est une sorte de vitriol allemand ayant la spécialité de donner à l’eau une teinte d’orgeat et vendu au détail dix ou douze sous le litre. Je me rappelais en avoir bu à Paris dans un café du boulevard sous le nom d’absinthe blanche à raison de 75 centimes le verre.
Ici, dans le Guipuzcoa, comme au fond de la Sierra Morena, où les communications avec Berlin sont cependant plus difficiles que pour les industriels du voisinage de Montmartre, on ne le fait jamais payer plus d’un sou.
MM. les limonadiers parisiens objecteront avec raison que les hosteliers castillans n’entendent rien aux affaires et qu’il doit s’en trouver très peu qui deviennent millionnaires en cinq ans.