Après plusieurs questions restées sans réponse, occupée qu’elle est à essuyer le marmot teigneux, la maugrabine se décide à nous dire qu’à moins d’une demi-heure, en haut de la côte, nous pourrons trouver à manger.
Nous gravissons pendant une heure la montagne poussiéreuse sans rien apercevoir. Ne demandez jamais en Espagne la distance d’un endroit à l’autre, nul ne la sait, même ceux qui ont fait dix fois le trajet ; on vous répond un chiffre au hasard ; mais il faut toujours compter sur le double. Après une longue heure nous atteignons la venta. Moins délabrée que la première, des images enluminées de saints et de madones égayent ses murs blanchis.
Une petite fille d’une douzaine d’années, visiblement enceinte, est assise sur le pas de la porte.
Elle se prépare aux devoirs de sa maternité prochaine en mouchant une sœur cadette qu’elle tient nue sur ses genoux.
Un peu surprise à notre vue, elle appelle sa mère d’un ton chantant et traînard : Madre ! Madre ! Une grosse commère mamelue, à cheveux grisonnants et à tête de procureuse, arrive nonchalante et maussade. C’est la façon de tous les aubergistes espagnols. Hommes ou femmes, il semble que vous les dérangiez d’une occupation des plus importantes pour vous faire servir gratis. Vous entrez en fâcheux dans leur vie pour leur voler leur temps et leurs peines, car, par le fait, vous les troublez dans leur oisiveté ou leur somme.
Ils se dérident à la longue, une fois qu’ils sont décidés à vous servir, semblant se dire : « Puisque le mal est arrivé, prenons-en notre parti, et faisons contre fortune bon cœur. » C’est ce que fit la matrone après nous avoir offert du pain et du vin. Le pain est frais et le vin excellent ; nous nous régalons, assis près du comptoir, sur un banc boiteux, mal équilibré sur le sol battu, en face de trois chats faméliques qui se jettent avec avidité sur les miettes, en se lançant l’un à l’autre des grondements pleins de colère. Oh ! les chats espagnols ! Le Belzébuth du château de Misère du capitaine Fracasse était un gras matou comparé à ces misérables. Pelés, étiques, torves, hideux, tout en tête, l’œil lamentable et avide, ce ne sont que des squelettes de chat, revêtus d’une peau râpée. Que mangent-ils ? de quoi vivent-ils ? Que font-ils pour satisfaire les impérieuses exigences du ventre ? Comme l’odeur sui generis et innommable dont je parlais, leur ombre fantastique m’a poursuivi dans toute l’Espagne !
Je les ai rencontrés aussi hâves, aussi maigres, affamés, anguleux, hérissés, au Palatio de Urvaza comme au col de Piqueras, dans la Sierra Morena comme dans les rues désertes de Tolède, où tout à coup en surgissaient deux ou trois effarés et fantasques, uniques fantômes de la rue morte en plein midi, spectres de la peur, de la détresse et de la faim.
Alléchés par cette ripaille, des poules étiques envahissent la salle, et plus effrontées que les chats, sautent jusqu’à nos mains pour nous voler les bouchées.
« Vous ne donnez donc pas à manger à vos poules ?
— A manger, s’écrie l’hôtesse, ah bien, s’il fallait les nourrir, cela ne vaudrait pas la peine d’en avoir. »