Seulement, pas de garçon. De jolies filles fort dégourdies les remplaçaient avantageusement.
De la salle à manger j’aperçois les deux étranges flèches guillochées de l’église de Santiago, où se fonda, dit-on, l’ordre de chevalerie de ce nom. De gros nids de cigognes sont accrochés à chacune des aiguilles et, perchées sur le bord, elles claquent mélancoliquement du bec. En bas, dans la rue étroite, monte le chant doux et un peu traînard de jeunes filles qu’accompagne un tambour de basque, musique bientôt couverte par les aigres disputes des servantes de l’hôtel qui, avec la verbosité méridionale, s’apostrophent abominablement au sujet d’une carafe cassée.
Après dîner, le hasard me pousse dans une antique petite église d’extérieur assez misérable ; mais quel luxe au dedans ! Luxe de vieux tableaux surtout ; l’un presque dissimulé dans un coin sombre attira spécialement mon attention. Il représentait une sainte à robe montante jusqu’au menton, avec un voile couvrant le front et les épaules, ne laissant à découvert que les mains et le visage, mais dans un drapement si savamment voluptueux qu’il valait toutes les splendeurs du nu. C’est Rose de Lima. Agenouillée, bras en croix, corps en arrière, dans l’extase, elle semble jouir par avance de célestes béatitudes. Et il y a de quoi, car un beau séraphin accourt impatient, perçant les nues pour lui apporter une couronne de roses. Sur le divin corps de la sainte pâmée, l’artiste a collé, comme une draperie mouillée, sa robe de dominicaine, dessinant avec une telle exactitude les provocantes ampleurs des hanches et les contours du ventre et des seins que, dans la pénombre, elle semblait entièrement nue. Un voile sombre comme une chevelure noire couvrant ses épaules jusqu’à ses rotondités postérieures complète l’illusion. Jamais lascive abbesse posant pour la chaste Suzanne aux yeux ravis de quelque Rubens monacal ne fut plus scrupuleusement et plus amoureusement peinte. Le visage, surtout, est remarquable d’ardente passion. En s’approchant, on distingue de petites touffes crépelées d’un blond vénitien s’échappant de chaque côté du voile, près de la mignonne oreille. Il était visible que la belle créature avait exigé de l’artiste admirateur ce sacrifice à la sincérité du costume pour paraître plus séduisante. L’œil bleu foncé se noyait dans la jouissance extatique ; la bouche entr’ouverte aux lèvres sensuelles humait des plaisirs inconnus aux humains.
« Eh bien, voilà comme j’aime les saintes ! » m’exclamai-je in petto, pour ne pas profaner le lieu sacré.
Le vieux sacripant de bedeau qui m’examinait, lut sans doute ma pensée dans mon œil.
« Ah ! dit-il en soupirant, on n’en fait plus dans ce goût-là. »
XI
LE COL DE PIQUERAS
Il n’est pas de vrai voyage en Espagne sans histoire de brigands ; j’y comptais, et si je n’avais pas eu mon histoire de brigands, je considérerais mon excursion manquée. Dans un pays où l’on arrête encore non seulement les coches — ce qui est l’enfance de l’art — mais les trains de chemin de fer, deux touristes pérégrinant, sac au dos, doivent s’attendre à quelque aventure cartouchienne ; aussi en étions-nous à peine à notre quinzième journée de marche, après avoir couché à Villanueva de Cameros et traversé l’Iregua, que nous fûmes pris dans une venta isolée de ce malaise qui saisit, dit-on, les plus braves lorsqu’on sent des dangers inconnus rôder comme des loups dans les affres de la nuit.
En pleine Sierra de Cebollera, près du point culminant qui sépare les provinces de Soria et de Logroño, nous arriva cette mémorable aventure. L’endroit est propice aux choses tragiques, désert et suffisamment sauvage. Il y vente sans cesse et il y souffle même dans les matinées d’été un froid de loup. Aussi les loups semblent y avoir établi leur quartier général.
Des forêts de hêtres qui couvrent les hauteurs leur offrent dans l’été un refuge assuré, et les troupeaux qui paissent dans les pâturages des flancs des monts et des creux des vallons, une assez suffisante pitance. J’ai ouï dire que la bourgade de Lumbreras, au milieu de la Sierra de Cameros, à quelques kilomètres de celle de Cebollera, possédait autrefois quatre-vingt mille moutons, réduits aujourd’hui à trois mille. Les bonnes gens de la montagne prétendent que la différence est passée dans le ventre des loups. Je suppose qu’on exagère et que l’épizootie et l’incurie castillane ont été plus funestes aux moutons que le terrible appétit des carnassiers.