Quoi qu’il en soit, bien avant la venue d’octobre, la neige couvre déjà les sierras, et pendant plusieurs mois, le pays entier est bloqué. Gens et bêtes hivernent dans les fermes avec les provisions d’une place assiégée. Alors les loups affamés descendent. Par bandes de dix à vingt ils entourent les habitations isolées, hurlant jusqu’au jour aux portes des étables le lamentable cri de la famine. Ces pauvres bêtes ont, comme tout le monde, un estomac à satisfaire, et, comme les anarchistes, réclament le droit au gigot. Moutons, vaches, chevaux, chiens, enfants, tout ce qui tombe sous leur dent y passe, et au matin ils regagnent lentement la forêt. On en détruit bien un grand nombre, mais ça repousse. Puis, à quoi bon ? leur peau ne vaut pas le coup de fusil, et autant que l’Arabe, l’Espagnol est ménager de sa poudre. On les laisse donc pulluler, comptant que la misère et la faim les tueront comme elles tuent les races trop prolifiques, et que, comme les races trop prolifiques aussi, les loups, à l’encontre du proverbe, finiront par se manger entre eux.
La venta de Piqueras forme le point central de ces territoires misérables. C’est un long bâtiment délabré, très bas, sans fenêtre au rez-de-chaussée, avec un seul étage. Deux portes cochères y donnent accès, mais l’une est celle d’une chapelle dont le clocheton se dresse à l’extrémité du toit. C’est là que nous heurtâmes, après avoir vainement frappé à la première. Elle était ouverte et nous nous trouvâmes dans un sanctuaire du genre de celui du palacio d’Urvaza, aspect réjouissant pour de pieux pèlerins, mais lamentable pour des profanes affamés.
Nous appelons : « Hé ! le maître ? Hé ! le curé ? Hé ! le sacristain ? » rien. Nous retournons à la porte première que nous secouons à grands coups de pied.
A quelque distance, un homme et deux petites filles battaient le blé à la manière arabe, c’est-à-dire à l’aide d’un cheval, qui en tournant écrase les gerbes. Ils nous voyaient bien heurter, mais continuaient leur besogne sans mot dire.
Nous les hélons.
« Il n’y a personne, nous crie l’homme.
— Où est le maître de la venta ?
— Il ne rentrera qu’à la nuit. »
Nous nous approchons du batteur, qui nous engage comme avait fait le châtelain d’Urvaza à continuer vivement notre route pour atteindre la Poveda, village sur le versant opposé, c’est-à-dire à quatre ou cinq lieues. Mais nous commençons à nous habituer à l’hospitalité espagnole ; aussi, déposant nos sacs, nous nous allongeons sur la paille hachée, résolus à attendre le propriétaire de la venta, dût-il ne rentrer qu’à minuit ; ce que voyant, l’homme dit quelques mots à l’aînée des petites filles, gamine fort sérieuse, de dix à onze ans, occupée à balayer le terrain et à mettre en tas le blé battu.
Elle ramasse une grosse clef, cachée sous la veste paternelle, appelle sa sœur et nous crie : « Venez, hommes. »