Après la panade au lait suffisamment piquetée de belles mouches, pain et oignon, vin à discrétion. Cependant le sommeil nous gagne et nous nous demandons avec une certaine inquiétude dans quel coin d’étable on va dresser nos litières ; calomnie gratuite : on nous a préparé des lits. Par un escalier de bois auquel manque la moitié des marches et dont le reste crève sous le pied, l’aînée des petites filles nous guide à l’étage supérieur, munie d’une lampe, et nous conduit à nos chambres.
Nos chambres ! C’est la première fois depuis notre entrée en Espagne que nous avons chacun la nôtre et toutes deux éloignées l’une de l’autre, séparées par un long corridor. Voilà qui n’est pas de nature à nous inspirer confiance, d’autant qu’en montant l’escalier nous avons entendu des chuchotements suspects. Nous avons nos revolvers heureusement, décrochés bien ostensiblement, malgré l’observation de l’amo que nous pouvions aussi bien les laisser à leur clou.
La première chambre où s’arrête mon compagnon est une sorte de cellule qui n’a d’ouverture que la porte. Je m’empresse de la lui laisser, aimant les pièces où l’on peut respirer à l’aise. Je suis servi à souhait. J’entre dans une sorte de halle ouverte à tous vents et qui couvre une partie de l’étage inférieur.
La petite fille qui me précède avec sa lampe me prévient de faire attention où je pose le pied. Recommandation tardive, j’avais déjà failli disparaître deux ou trois fois dans des dessous inconnus. Le plancher, ou du moins ce qui jadis a été le plancher, n’existe plus qu’à l’état de carcasse et, d’entre les crevasses, montent d’asphyxiantes buées. Des grognements et des bêlements partant d’en bas expliquent le phénomène.
Au rebours du recoin, précédent orné d’une porte, mais privé de fenêtres, il y a ici quatre fenêtres et pas de porte, et les fenêtres ouvertes sur la montagne sont barrelées comme celles d’une prison.
Après des tours d’équilibriste sur des planches pourries posées comme des ponts sur des abîmes béants, j’atteins une sorte d’alcôve, où un lit est dressé au-dessous d’une image du grand saint Joseph qui, la main ouverte, vous invite à y dormir sous sa bonne et digne garde.
Comme le plancher, le lit vermoulu fait bascule. Il est, d’ailleurs, aussi sommaire que le dîner. Deux sacs de paille ; le plus petit posé en travers forme le traversin. Le tout recouvert d’un carré de laine et d’un drap dont la flamme insuffisante de la lampe ne me permet pas de vérifier la blancheur.
Je pris la lampe des mains de l’enfant, l’accrochai à la muraille à côté d’un bénitier et me préparais non à dire mes prières, comme vous pourriez le supposer, et comme semblait m’y engager le vénérable époux de la Vierge Marie, mais à me débarrasser de mes culottes, lorsque je m’aperçus que la petite fille, au lieu de se retirer discrètement, comme il sied à une personne de son âge, restait plantée devant moi et suivait tous mes mouvements avec ses grands yeux noirs chargés de curiosité.
« Tu peux t’en aller, lui criai-je en mon patois, je n’ai plus besoin de tes services. »
Mais elle ne bougea pas, paraissant s’être juré à elle-même d’assister au coucher d’un Français.