Les deux hommes, le fils, la mère. La bande au complet.
Je me remémorais en vain, pour me rassurer, l’aventure des faux brigands que raconte si plaisamment Courier, lorsqu’il voyageait en Calabre. La mienne s’offrait toute semblable. Rien n’y manquait : la nuit, l’endroit isolé, le désert environnant, l’aspect farouche de nos hôtes, leurs armes, la vieille scélérate, jusqu’aux deux énormes chiens qui, sans doute attachés en bas, près de la porte, coupaient toute retraite ; jusqu’à mon compagnon qui, rompu de fatigue, dormait comme un sourd.
Ils n’étaient pas une quinzaine, il est vrai, comme les charbonniers de Paul-Louis, et je n’avais pas entendu le mari dire à sa femme : « Faut-il les tuer tous deux ? » mais je voyais distinctement celui-ci lever et baisser le bras pour ordonner de marcher doucement, geste qu’il appuyait du mot « chuto ! chuto ! » prononcé à voix basse par deux fois.
Que diable venaient faire ces gens ? Évidemment ils ne venaient pas avec l’intention de nous inviter à une noce. Je pensais bien au jambon de l’histoire de l’illustre pamphlétaire tourangeau, mais il n’y avait pas de jambon appendu dans ces soupentes et d’ailleurs ce n’est nulle part la coutume de les décrocher à coups de fusil.
Il va sans dire que réflexions et réminiscences eurent la durée d’un éclair, car les brigands montaient toujours, avec le moins de bruit possible ; mais leurs pieds quoique chaussés d’espadrilles font craquer quand même les marches pourries.
Je songe que mon revolver est resté là-bas, sous mon traversin. Il faut y arriver sans encombre. Je secoue brusquement mon compagnon, qui répond par un gémissement et fait un demi-tour sur l’autre oreille. Au risque de me rompre le cou ou les jambes, ou de passer au travers du plancher, trébuchant, basculant et me heurtant, j’atteins ma couche.
La bande est sur mes talons : elle a dû entendre le bruit de ma course et n’ayant pas à s’inquiéter de mon compagnon qui ronfle, arrive à ma chambre presque en même temps que moi.
A la faible lueur de la lanterne, que porte la vieille gueuse, je vois les faces patibulaires. Je ne me suis pas trompé. Ils sont bien tous trois armés de fusils. Notre hôte, en éclaireur, se dirige vers l’alcôve.
« Chuto ! chuto ! dit la sorcière ; ne le réveillez pas.
— Pugnatera ! réplique le second brigand, il va bien se réveiller tout à l’heure ! »