Nos hôtes qui, à la lumière fumeuse, nous ont paru avoir des mines de fieffés coquins semblent au contraire de fort honnêtes gens. Si la matrone, avec son œil crevé, n’est pas un échantillon séduisant du beau sexe des Castilles, elle a l’air moins revêche et moins sordide que la veille, et la vue de quelques pesetas glissées dans sa main adoucit la dureté de son unique prunelle.
Quant au maître de céans, il nous raconte que les loups lui ont encore dévoré un mouton le soir précédent, au moment où le troupeau rentrait, et étranglé deux chiens depuis le commencement de l’été.
Son acolyte, l’homme au fusil, qui n’est autre qu’un honnête cantonnier du voisinage, est venu à la rescousse dans sa haine des loups. Chaque année, il est obligé de quitter sa maison dès que tombent les neiges pour se réfugier à Pajarès, et elles commencent dès septembre pour ne cesser qu’en avril ou mai ; et chaque année il trouve sa porte enfoncée et sa maison envahie. Les loups entrent parfois, par bandes, dans le village de Pajarès, et poussent l’audace, comme on l’a vu, jusqu’à rôder près des étables, même dans les nuits d’été. « Que voulez-vous, dit philosophiquement notre hôte : Lo que ha de ser no puede faltar », variante du vieux proverbe fataliste arabe : « Ce qui est écrit est écrit. »
Et ainsi se termine mon histoire de brigands.
XIII
LA VIEILLE CASTILLE
« Nous ne pouvons passer dans cette partie des Castilles sans aller visiter les ruines de Numance, » m’a dit mon compagnon de route. J’aurais désiré voir Burgos, mais notre temps était limité. Il fallait opter entre la cathédrale, merveille du treizième siècle, et ces ruines, sous lesquelles s’ensevelirent, il y a deux mille ans, les héroïques Numantins, et que mes vieux souvenirs de collège me représentaient semblables à celles de Pœstum.
« Tout le monde court à Burgos, personne ne songe à Numance », cette raison m’avait décidé.
Nous voici donc traversant les monts ibériques, droit devant nous, marchant sur le sud. Au sommet de la Sierra de Cebollera, bien qu’au milieu d’août, il souffle un vent qui rappelle les froides brises du Nord. En haut de la montée, nous retrouvons la route. Une pierre milliaire indique qu’on entre dans la province de Soria, qui est certainement le pays le plus sauvage et le plus désert de l’Espagne.
Ceux qui ont des affaires pressées ou qui attendent impatiemment des nouvelles de leur maîtresse, ne doivent point passer par ici. Ni courrier, ni coche, ni poste, dans ces hameaux misérables, entourés de décombres et saturés de mauvaise odeur.
Les belles routes neuves ne servent guère. Cependant, comme c’était jour dominical, nous fîmes la rencontre de deux mules montées l’une par un fier Castillan, et l’autre par deux jolies filles endimanchées, pas farouches, qui nous crièrent gaiement bonjour.