« L’Espagne n’a que six péchés capitaux, écrivait Dumas, tous, excepté la gourmandise. »
« Olives, salades et radis sont mets de chevalier, » dit encore un ancien proverbe castillan. Sur les instances du vieux mendiant, qui jure que nous sommes des caballeros, habitués à meilleure chère, si l’on ne nous offre pas l’entrée ci-dessus, la femme se décide à nous confectionner une soupe à l’huile rance accompagnée d’une omelette aux œufs pourris. Comme il ne restait plus assez d’huile au fond de sa jarre, elle alla décrocher une lampe appendue près de la cheminée, et, après avoir proprement retiré la mèche, en versa avec une belle tranquillité le contenu dans la casserole.
Bien que par nature et par éducation je sois dépourvu de préjugés culinaires et que j’aie lu quelque part que les Chinois, peuple savant et raffiné, ne se délectent des œufs que lorsque ceux-ci ont atteint un âge fort avancé, je laisse mon compagnon, doué d’un appétit plus sérieux que le mien, dévorer ma part et la sienne, me contentant de tremper mon pain dans le vin, d’ailleurs très passable de notre hôtesse ; puis, après avoir récompensé le mendiant avec une demi-peseta qu’il reçut ainsi qu’un seigneur accepte l’hommage d’un vassal, nous nous arrachons aux douceurs de cet Eldorado pour atteindre, vers la fin du jour, Almarza, centre un peu plus civilisé et patrie de don Juan Ramirez, nom célèbre dans les pages sanglantes de l’Inquisition.
Nous y trouvons une posada, un ragoût à l’huile et le coche, attelé de trois mules, qui doit, le lendemain, nous conduire aux ruines de Numance.
XIV
LES RUINES DE NUMANCE ET SORIA
« Seigneurs voyageurs, veuillez monter. » Les seigneurs voyageurs, c’est un prêtre campagnard et nous. Coiffé d’un chapeau mou, vêtu, comme le curé du palacio d’Urvaza, d’une jaquette et d’un pantalon noirs fort crasseux, il ne se distingue du commun des mortels que par son col clérical et sa face maflue, sournoise et béate. Nous prenons place sur la banquette, lui s’engouffre dans l’intérieur. A peine installés, le cocher non encore sur son siège, une mule, sans doute piquée d’un taon, se cabre et part au galop, entraînant les autres, et toutes s’emballent dans la rue tortueuse, abrupte, brides à terre ; la patache bondit sur les cailloux, se heurte aux bornes, rase les maisons. Gare au coin voisin ! Nous sommes menacés d’une belle culbute. Cocher et palefreniers courent derrière, dégoisant leur complet répertoire de jurons, auxquels se mêlent ceux du curé dans l’intérieur. Mon compagnon parvient à détacher le frein, ce qui entrave un peu la course.
Voici le coin. Crac ! Ça y est ! Nous roulons les uns sur les autres. Rien de cassé, heureusement, que des vitres. Cinq ou six indigènes aident à relever les mules et la carriole. Pendant ce temps le curé, qui a une bosse au front, crie comme un possédé en nous montrant :
« Franceses ! Danados ! Pugnateros ! »
Il paraît ivre, bien que certainement il n’ait rien bu, et bave de rage.
Nous rions de sa mine grotesque et de son inexplicable colère à notre égard, et une grosse matrone, jaune de peau, mais blanche de dents et riche de poitrine, qui riait aussi, nous fait signe, en se touchant le front, que le padre a quelque chose de craqué dans la cervelle. Nous reprenons nos places. Le cocher saute sur son siège, tape sur ses mules à tour de bras avec le manche de son fouet : Arre ! Arre ! et nous voici repartis en un galop désordonné, tandis que le padre nous interpelle par la cloison sans vitre :