« Ah ! Franceses ! danados ! pugnateros ! »

Et il ajoute :

« Destructores de las Santas imagenes !

— Qu’a donc à crier ce vieux fou ? demandons-nous au cocher.

— C’est parce que les Français ont dévasté son église.

— Quand cela ?

— A l’invasion. »

Longue rancune ! La haine de l’étranger se réveille à tout propos, dans le clergé comme dans le peuple, après trois quarts de siècle. Il paraît que les soldats de Ney, en traversant son village, ont détroussé les saints et troussé les vierges. Il n’était pas encore au monde ; mais le souvenir des horreurs du sacrilège est soigneusement gardé et amplifié dans les veillées.

La soldatesque de tous pays commet partout des excès et les Français n’en sont pas exempts plus que les autres, surtout quand les généraux ont donné l’exemple. On se souvient que la fameuse Assomption de Murillo, enlevée dans une église de Séville par Soult, fut vendue par sa veuve 600 000 francs. Depuis, toute destruction de monument ou d’objet d’art nous est attribuée. Sculptures effritées par le temps, statues mutilées, nez de saint enlevé par la pierre d’un polisson, tableau rongé par l’humidité : « C’est les Français ! les pugnateros de Français. » C’est ainsi qu’à Soria, où Ney mit une garnison qui occupa quatre ans la ville, les habitants ne manquent pas de rejeter sur le vandalisme de nos soldats les mutilations de l’église et du cloître de San Pedro, celles du palais de Gomara et de tous leurs vieux monuments.

D’Almarza à Garray, petit village au pied de la colline sur laquelle s’élevait Numance, la distance n’est que de dix-sept kilomètres. Les mules l’ont bientôt dévorée. Nous descendons, laissant le courrier continuer sur Soria, et traversons le village, qui n’offre d’autre intérêt qu’un superbe pont de seize arches jeté au confluent du Tera et du Duero, le Durius des Romains ; nous gravissons le raide sentier, à mi-chemin duquel se dresse une chapelle d’où la vue s’étend sur la grande plaine que nous venons de parcourir.