Enfin, nous voici en haut de la côte, et je me prépare non pas à lancer l’invocation de Volney : « Je vous salue, ruines solitaires, tombeaux saints, murs silencieux », mais à m’essuyer prosaïquement le front en me reposant sur quelque débris de colonne.

Je regarde autour de moi. Rien. Où sont les ruines ? Le sol est bouleversé de place en place ; quelques pierres sont semées çà et là. C’est tout. Les archéologues qui ont de bons yeux et beaucoup d’assurance prétendent reconnaître dans ces petits tas de pierres et de terre remuée les restes des murailles de l’héroïque cité et même ceux du camp de Scipion. Mais est-ce bien l’emplacement de Numance ? Beaucoup de gens, entre autres Élisée Reclus, paraissent en douter.

Ces ruines sont une mystification, et sans deux monuments commémoratifs haut de quatre à cinq pieds, j’eus pensé que nous nous étions trompés de chemin. L’un porte la date du 26 juin 1886 avec cette inscription :

A los heroes de Numancia
Regimiento de San Marcial.

On dit que, dans des fouilles récentes, on découvrit des armes, des idoles, des poteries, des pièces de monnaie. Un manœuvre mit la main sur un collier d’argent d’une grande valeur artistique pesant dix-huit onces et orné de médaillons. Dans son ignorance, il le vendit 160 réaux (40 francs) au curé de Garray, non moins ignorant que lui, car le triple idiot ne trouva rien de mieux que de le fondre pour le transformer en un vase qu’il offrit à la Vierge Marie, ce qui dut excessivement la flatter.

Les Numantins, on le sait, bloqués étroitement par Scipion, se mangèrent entre eux, et les survivants, après quinze mois de siège, incendièrent la ville et se jetèrent dans les flammes. Les habitants de Lutia, petite cité voisine, qui avaient promis leur aide aux assiégés, eurent tous la main droite coupée.

On ne badinait pas en ce temps-là.

Je croirais plutôt que les ruines de Numance sont celles que l’on voit à Soria, capitale de la province, que nous atteignîmes après une marche de 4 ou 5 kilomètres, lestés à Garray d’un excellent puchero, pot-au-feu agrémenté de pois chiches et de tranches de lard. Soria, la maussade Soria, est l’ancien fief de Du Guesclin, mais ce n’est pas cela qui pourrait lui donner un air plus gai. Henri de Transtamarre, pour récompenser le capitaine des routiers de l’avoir rétabli sur le trône des Castilles à l’aide de ses grandes compagnies, lui fit don de la ville comme on offrirait maintenant un cigare ou la Légion d’honneur. Du Guesclin dut s’y ennuyer fort, car il ne garda pas longtemps le cadeau royal et le recéda au donateur moyennant 260,000 doublons.

Les anciens monuments y sont intéressants et nombreux ; et les rues étroites, les maisons à arceaux, les miradores (fenêtres en saillie) offrent l’aspect le plus curieux aux rares étrangers qui s’y aventurent, car, éloignée de tout, au centre de montagnes escarpées, balayée sans cesse par un vent glacial, avec des moyens de communication primitifs et incomplets, sans commerce et sans industrie, Soria n’attire guère les touristes.

Mais après plusieurs jours de pérégrination au travers des déserts et des villages terreux des Castilles, on est agréablement surpris de se trouver dans un centre vivant. Il y a une poste où l’on peut sans trop de difficultés obtenir ses lettres, des rangées de boutiques, des paradors, ce qui est le nec plus ultra de l’hôtellerie espagnole, une garnison et des cafés ! J’y ai même vu un magasin, le Louvre de l’endroit, où s’étalaient aux vitrines une demi-douzaine de chapeaux d’élégantes, à la mode de Paris, et des bottines vernies et pointues, dernier degré du crétinisme de la civilisation ! Horreur ! retrouver le soulier à la poulaine en pleine Sierra de Penalba, dans le plus sauvage chef-lieu de la province la moins peuplée des Castilles[7]. C’est à fuir au delà des mers à la recherche de rares peuplades qui foulent le sol d’un pied léger et sain, auquel le cor, juste châtiment infligé à notre puérile vanité, est supplice inconnu.