Ces estaminets, ou plutôt ces laboratoires de limonade, — car ce ne sont guère que des limonades qu’on boit et désire boire — s’ils sont moins luxueux que ceux de Paris, sont mieux partagés pour la qualité de ce genre de consommations.

Nos meilleurs établissements du boulevard n’ont rien qui puisse se comparer de près, ni de loin, aux variétés infinies des breuvages glacés des limonadiers espagnols. Le café, en revanche, qui est d’un usage assez rare, est généralement aussi mauvais que la boue épaisse servie sous le nom de chocolat. Heureusement qu’on présente cette dernière médecine dans des sortes de dés à coudre, ce qui permet de l’avaler rapidement.

La Puerta del Sol est sinon le plus beau quartier de Madrid, du moins le plus mouvementé. Là aboutissent toutes les grandes artères. C’est le Forum, le centre de l’activité, si l’on peut appeler activité le nonchaloir castillan, où affluent flâneurs, toreros, oisifs, chercheurs de nouvelles, bourgeois, étrangers, courtiers, hâbleurs, politiciens, tripoteurs, gesticulant la cigarette aux lèvres. C’est à la fois le Cheapside de Londres, les boulevards et la Cannebière. Les boutiques ne sont garnies que de produits étrangers, français, anglais, allemands, surtout allemands, depuis les bottines jusqu’aux éventails.

Dans cette terre ensoleillée de l’Occident, cette belle Hespérie, comme la surnommaient les Grecs, les modes du Nord ont fait invasion. Il est de bon ton à Madrid, aussi bien qu’à Cordoue et à Séville, de s’habiller comme à Regent Street ou au boulevard de la Madeleine. La Puerta del Sol, inondée de clarté, est tachée de redingotes sombres. On y voit de petits messieurs malingres, osseux, jaunâtres, se dandiner dans des souliers pointus, des vestons étriqués, étranglés dans un faux-col raidi d’un triple amidon.

Ce n’est pas le beau monde, me disait-on, c’est la petite bourgeoisie. Le monde, le vrai, le tout Madrid, est aux bains de mer, à Saint-Sébastien, dans les villes d’eau de la Guipuzcoa. Mais ce tout Madrid je venais justement de le coudoyer là-bas, d’assister à son désœuvrement, à son impuissance, à son mortel ennui, avec ses habillements du Nord, ses coiffures extravagantes, ses grotesques robes à poufs, ses chaussures difformes, ses modes exotiques empruntées à Paris, à Bordeaux, à Londres, amplifiées et exagérées avec le mauvais goût et l’infériorité de tous les imitateurs.

Par une chaleur de 40 degrés à l’ombre, il est de bon ton de se coiffer du grotesque et incommode tuyau de poêle. Où est cette population bariolée qui faisait la joie de Dumas et qu’il comparait à un magnifique arc-en-ciel, ces vêtements qui étaient une palette, ces rues ressemblantes à des parterres étoilés de fleurs ? La couleur locale est partie, la mantille, la gracieuse mantille qui rend jolies même les laides, disparaît. Réellement, la femme est sotte. La rage d’imitation l’aveugle à tel point qu’elle s’enlaidit avec conscience. Les montagnardes écossaises ont, depuis longtemps, délaissé leur si coquet et si commode costume pour s’accoutrer comme les petites bourgeoises de la ville. Et les fiers highlanders ont dû suivre le courant. Ici, plus même de castagnettes ; la gracieuse guitare a disparu de toutes les maisons qui se respectent. On ne la trouve plus que chez les gitanos et dans les flamencos populaires ; le piano, le stupide piano remplace le doux accompagnateur des romances. Il est partout, détonnant partout, embourgeoisant tout, jetant les éclats de ses notes abominables dans la grande sérénité des villes. Je l’ai entendu et j’ai pesté contre lui à Tolède comme à Madrid, à Cordoue, à Grenade, à Malaga, à Séville, partout harcelé par ses gammes agaçantes. Ce ne sont pas les filles de portiers qui en tapotent, car il n’y a heureusement pas de portiers en Espagne, mais toutes les señoras sont infectées de cette assourdissante manie comme les filles des clergymen de Gibraltar.

Sur les bords du Guadalquivir, du Mançanarès et du Tage, les lavandières ne se distinguent de celles de l’Oise ou de la Seine que par leurs yeux plus grands et leurs cheveux plus noirs. Un caballero ne sortirait jamais déganté. Le grand air et le soleil bruniraient ses mains oisives, et l’on pourrait le prendre pour un travailleur. Faire profession de ne rien faire est ici, plus qu’ailleurs, le plus beau titre au respect et à l’admiration.

Plus encore qu’à Paris et à Londres, les préjugés et l’étiquette courbent toutes ces têtes imbéciles. C’est le coup de vent qui fait baisser gourdes creuses et roseaux vides.

L’Espagne a de tout temps été la terre classique de l’étiquette ridicule et féroce, et les Mémoires de Madame Campan ne relatent sur la cour de Marie-Antoinette rien d’aussi puéril que les solennelles niaiseries de la cour d’Espagne.

Au temps de Philippe III, la reine, qu’elle en eût envie ou non, était forcée de se coucher à neuf heures en hiver et à dix en été. Lorsque le roi se sentait pris la nuit d’ardeur amoureuse, le règlement lui imposait une tenue officielle pour s’approcher du lit de son épouse. Manteau noir et souliers en pantoufles ; une bouteille de cuir passée au bras gauche pour lui servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une main et son épée nue de l’autre ; marcher en silence et ne pas tousser. Vous le voyez d’ici.