Cependant, toutes les bonnes choses disparaissent peu à peu de la surface du globe ; les flamencos, hélas ! subissent la règle commune : comme les dieux, ils s’en vont.

La reine a ordonné, ces temps derniers, la fermeture d’un grand nombre ; non parce que de petites Madrilènes y sont envoyées par leur tendre mère pour y débiter aux étrangers des vignettes que réprouve la morale, — il faudrait alors fermer tous les cafés, — mais parce qu’on y dansait les boleros, les jaleos, les cachuchas et les jotas, c’est-à-dire qu’elle a supprimé à Madrid les danses espagnoles. Ces furieux poèmes d’amour chantés avec les yeux, les lèvres et le geste ont choqué sa royale pudeur ou plutôt celle des dames de sa camérilla. Autant que les Anglaises, les Autrichiennes, on le sait, sont à cheval sur les convenances. Elles chevauchent le même boiteux bidet. Chacun son dada : nous vous abandonnons volontiers les vôtres, belles dames, mais, par saint Jacques de Compostelle, laissez le pauvre monde en paix !

Qu’il s’amuse comme il l’entend, et ne venez pas couper court à ses joies, puisque vous ne coupez court à ses misères.

Si vous fouillez dans ses guinguettes et l’empêchez de s’ébattre à sa guise avec le maigre salaire gagné en suant à la peine, pourquoi n’irait-il pas fouiller à son tour dans les princières alcôves où l’on s’enrichit à suer sans douleur ?

Quand il veut danser, il paye ses guitares : il a bien le droit d’ordonner la mesure qui lui plaît. Il n’oblige personne à venir assister à ses divertissements. Petits messieurs et grandes dames n’ont qu’à passer outre, si l’orchestre heurte leur tympan et la chanson l’exquisité de leur goût. Mais c’est toujours la vieille histoire du curé qui prétend empêcher Guillot et Perrette de danser la gavotte devant le portail de son église, tandis qu’au fond de la sacristie il essaye le branle du loup avec sa nièce Séraphine et sa cuisinière Jeanneton.

Quoi qu’il en soit, et qu’il en puisse être, la plupart des Madrilènes ignorent sinon l’existence, du moins l’emplacement des trois ou quatre flamencos ayant survécu au naufrage général, car du jour où les danses furent interdites, les clients ont vidé la salle.

C’est dans les quartiers populaires, bien entendu, les fonds de faubourgs, qu’on découvre ces épaves mutilées. L’homme du peuple reste plus attaché que le bourgeois aux vieilles traditions locales, aux coutumes du pays ; moins blasé par le nouveau, il garde plus longtemps la poésie et la religion du souvenir.

Il nous fallut prendre quantité d’informations pour arriver à trouver un vrai flamenco, un genuine, comme eût dit un Anglais, car on nous avait d’abord conduit dans plusieurs, et naturellement les mieux fréquentés, où des Andalouses engrotesquées à la parisienne ou à l’anglaise tapotaient fiévreusement sur des pianos de Berlin, et nos divers cicerones avaient été fort surpris que ce ne fût pas ces belles choses étrangères que nous voulions voir.

Enfin, deux manolas, aux yeux de velours, nous guident à un flamenco vraiment national. Je dis manolas pour donner à mon récit un peu de tournure exotique, et si j’ajoute yeux de velours, c’est que ce fut vraiment tout ce que je trouvai en elles de couleur locale. Il n’y a plus de manolas, du reste : elles ont disparu comme la grisette de Béranger.

Théophile Gautier s’est vanté d’avoir vu la dernière ; elle avait vingt-quatre ans, la plus haute vieillesse où puissent arriver les manolas. Les miennes n’accusaient pas trente ans à elles deux, ce qui paraissait les rendre très fières, car elles nous le répétèrent plusieurs fois le long du trajet, et craignant notre défaut d’intelligence, chacune d’elles compta son âge sur ses doigts ; car, si elles étaient par la nature douées et profusément de l’art de parler, leur famille, plus avare, ayant jugé cela suffisant à de jolies filles pour faire leur chemin dans la vie, pensèrent inutile de leur enseigner l’art d’écrire.