Par le fait, l’une déclarait quinze ans et l’autre quatorze, mais d’après leur apparence et leur science pratique, elles devaient avoir beaucoup plus. Nous nous étonnions fort de cette insistance à se rajeunir, à un âge assez tendre pour qu’une fille ne fasse pas mystère du sien, mais nous eûmes bientôt la clef de l’énigme. A nos complets taillés et vendus dans Cheapside, elles nous prenaient pour des sujets de la reine Victoria, qui, comme l’on sait, raffolent des primeurs.
Ce fut sous ce double et juvénile pilotage qu’après force tours et détours dans des ruelles d’un quartier inconnu et malpropre, pavé de cailloux dangereux et pointus, nous arrivâmes sans encombre au port.
La scène ? Une estrade où l’on grimpe par quelques marches de bois, quelquefois une chaise, un banc, un escabeau. Pas de rideaux, pas de décors, pas même de rampe. La flamme qui jaillit des yeux des chanteuses est préférable à tous les lustres ; garnissant le fond sur une rangée de chaises, appuyées contre la muraille blanche, elles forment le plus attrayant des décors. Tête nue, la chevelure relevée très haut par un peigne gigantesque, le buste enveloppé dans les plis d’un châle, en robe claire, elles bavardent, rient, grignotent des pois chiches ou des olives, jouent de l’éventail, fument des cigarettes, trempent le bout de leurs lèvres dans des verres qu’on leur passe de la salle, interpellent à haute voix les clients. Jolies ? Toutes ne le sont pas, mais toutes provocantes, capiteuses comme ces vins de Val de Peñas qui grisent sans qu’on s’en doute, si l’on s’approche trop souvent de la coupe.
Deux ou trois hommes sans âge, à menton glabre, portant le costume andalou, veste noire très courte, pantalon serré aux reins par une ceinture noire ou rouge, souliers vernis, tachent de leur vulgarité cabotine l’étalage coloré des filles, et parmi eux l’improvisateur à mine fine, descendant dégénéré des chevaliers arabes, ancêtres de nos troubadours.
Au premier plan, le guitariste entonne doucement une ouverture ; près de lui est une chaise destinée à la chanteuse en scène.
Les cantaoras chantent assises, à Madrid du moins. J’ai pensé que c’est depuis l’interdiction des danses. La chanteuse debout, entraînée par son sujet, céderait irrésistiblement au désir d’essayer des jeux de hanches qui, pour être naturels, n’en offenseraient que mieux les susceptibilités farouches de la police espagnole.
Une très gracieuse fillette de quinze à seize ans ouvre le spectacle. Elle est blonde, du blond cher à Titien, avec un chignon énorme sur le sommet de la tête. Des cheveux frisottants ramenés soigneusement sur les tempes, et jusqu’au-dessous des oreilles, lui cachent les côtés de la face. Elle rejette son châle bleu clair à franges, étalant un corsage qui, en dépit de sa juvénilité, atteint de très attrayantes dimensions.
Posant sans façon la main sur la cuisse du joueur de guitare, elle promène un regard assuré sur l’assemblée, se recueille et lance tout à coup une longue note ou plutôt une plainte prolongée d’une grande douceur. Pendant une minute la guitare continue seule, puis la chanteuse reprend sa note et commence sa romance, mélodie sauvage, d’un charme infini.
Certes, les amateurs des Meyerbeer, des Wagner et autres meurtriers de la vraie musique, comme on les a justement appelés, priseraient médiocrement ces notes qui n’ont rien de commun avec l’orchestration savante, si fort à la mode de nos jours. Moi qui n’entends rien à toutes ces complications et qui, vrai barbare, préfère une sonnerie de trompette ou même un vieil air de violoneux à toute la cuistrerie artistique importée de l’Allemagne, je me suis senti ému aux larmes à ces accents naturels qui me rappelaient les naïves modulations des jeunes filles arabes dans les soirées étoilées des oasis, des douars des grands plateaux du Tell, ou encore celles des Mauresques, surprises au fond des vieux quartiers d’Alger ou de Constantine.