Le peuple applaudit ; un soupir de soulagement s’échappe des poitrines, on est satisfait d’avoir arraché à la mort le fier animal.
Mais pendant que ces beaux sentiments s’épanouissent, le taureau livré au boucher est traîtreusement égorgé dans le toril. Exécution nécessaire. La bête furieuse est désormais inabordable. Impossible de la faire servir pour une nouvelle course. Échappée aux savantes manœuvres des toreros, elle y échapperait d’autant plus à une seconde reprise, et ce serait vouer plusieurs d’entre eux à la mort.
A l’une des corridas de Madrid, un jeune taureau de mine honnête avait toutes mes sympathies, un novillo de quatre ou cinq ans à peine. Celui-là ne cherchait pas la bataille ; l’étonnement plutôt que la colère se lisait dans ses grands yeux noirs ; il ne voulait la mort de personne et semblait se demander pourquoi on l’avait arraché de ses prairies de l’Andalousie pour le livrer à ces hommes étranges qui le torturaient et lui enfonçaient des harpons dans le corps. Et dans l’espoir de retourner là-bas, taureau de bon sens, plus soucieux d’une génisse que de la gloire, il franchit seize fois la barrière. A la seizième il refusa de rentrer, frappant du pied la terre, mugissant de détresse. Enfin, harcelé par les chulos, étourdi par les clameurs de vingt mille bouches furieuses, il bondit sur l’ennemi. Encore deux banderilles à recevoir ; on les lui plante. Au moment où il se secouait, cherchant à s’en délivrer avec son mufle, et où la fanfare sonnait la mort, un capador s’approcha, le narguant de sa cape. Une fois de plus il s’élança ; le torero fit une fausse manœuvre, glissa, tomba sur un genou et une des cornes aiguës traversa sa poitrine. Ce fut un grand tumulte ; les spectateurs se levèrent, et, moi, j’éprouvai une satisfaction grande. La bête enfin se vengeait. Je compris l’ardente frénésie de la foule, et debout, appuyé sur la barrera, très excité, grisé par la vue du sang, je criai frénétiquement comme les brunes Madrilènes : « Bravo toro ! bravo toro ! »
Ceux qui sautent ainsi sont souvent les plus dangereux, car c’est par sauvagerie et non par lâcheté ; le fait seul de franchir las tablas indique une incroyable force de jarret. Mais certains s’acculent à la barrière, refusent de combattre. On les appelle les applomados, les plombés, et le peuple exige à grands cris qu’on leur mette le feu. Banderillas de fuego ! Banderillas de fuego ! Ces mots comme un tonnerre roulent de tous les gradins. Mais il faut le consentement de l’alcade. S’il hésite, c’est contre lui que se tournent les colères, c’est lui qu’on menace de brûler. La férocité de la population madrilène s’étale sans vergogne : Fuego à l’alcade ! Fuego à l’alcade ! Enfin il agite son mouchoir, signe de son acquiescement. Les banderilles de feu sont prêtes ; ce sont des fusées qui s’enfoncent comme les banderilles ordinaires, éclatent sous cuir, déchirent et brûlent la peau ; pas de bête, si plombée qu’elle soit, qui ne s’échauffe et ne se déplombe à ce régime. Les plus apathiques font des prodiges, les moutons deviennent enragés. Et, devant les souffrances, l’affolement, les torsions et les sauts, se manifeste à grand bruit la joie de la foule. L’enthousiasme touche au délire, si les gradins n’étaient de pierre, ils crouleraient sous les trépignements.
Ah ! ce sont bien les fils de ces hommes qui brûlaient dans leurs autodafés les victimes de leur rage religieuse, enfermées en masse dans des statues de plâtre, qui mutilaient leurs prisonniers de guerre ; les descendants de ces bandits qui à la suite des Pizarre et des Cortez grillaient leurs otages, dévastaient le Nouveau Monde, détruisant les opulentes cités, massacrant femmes et enfants !
Que cinquante paires de gladiateurs s’entre-choquent dans l’arène, qu’ils se tuent pour l’amusement de la plèbe, puisque à la plèbe il faut du sang ! Au moins ils savent ce qu’ils font et pourquoi ils s’entaillent ; on les a payés pour la mort ; ils ont vendu leur chair à la cité féroce et ils luttent, armes égales, œil contre œil, muscles contre muscles, glaive contre glaive. Mais l’acharnement de cette foule contre une bête, ces chevaux éventrés, ces taureaux torturés, déchirés, sanglants !… Mais que dis-je ? de cette foule, nous en sommes ; nous comptons tous des bandits parmi nos ancêtres ; nos pères aussi faisaient des hécatombes ; et l’antique férocité qui sommeille au fond du cœur de chacun, il suffit d’une étincelle, d’un reflet de lame, d’une goutte de sang pour la réveiller, et alors nous voyons rouge. Et c’est pourquoi, quand nous avons assisté à une de ces boucheries, nous voulons en revoir une autre. On y retourne une fois, deux fois, dix fois ; on devient un habitué de l’arène, un dilettante de tauromachie. Pas un Français, pas un Anglais, rencontré en Espagne, qui après les premiers écœurements n’ait pris goût à ces tueries.
Dans les villes et bourgades du Nord, à proximité de nos frontières, à Saint-Sébastien, à Bilbao, à Pampelune, à Barcelone, les Plazas de Toros sont amplement garnies de nos méridionaux, venus tout exprès chercher des émotions violentes, et ils ne sont pas les derniers à crier comme les Biscayens ou les Catalans, lorsque la bête a été brave, qu’il y a eu poitrine d’homme ouverte : Bravo ! bravo toro !
Le dernier taureau de la journée tué, la populace escalade gradins et barrières, envahit l’arène, et comme une nuée de chacals se précipite sur le cadavre. Les uns se vautrent sur le corps, d’autres saisissent ses cornes sanglantes, d’autres le frappent du pied, plongent le doigt dans la blessure béante. On l’accroche enfin au brancard, et lorsque les mules l’emportent au galop, il y a toujours quelqu’un de la plèbe qui, cramponné à la queue, se laisse traîner avec le corps. En une minute l’arène est comble, cinq ou six cents drôles, rebuts de la ville s’agitent en tous sens, hurlent, sifflent, se poussent, se roulent ; et je formais ce vœu impie : Si la porte du toril pouvait s’ouvrir, lâchant un de ses hôtes, cornes dressées ! Quelle belle trouée dans l’amas grouillant ! Quelle panique, quelle fugue et quelles culbutes !
Je me délectais à cette pensée cynique, devenu féroce par contagion, lorsque tout à coup le toril s’ouvre et de la noire ouverture surgit un superbe taureau. Je n’étais pas revenu de ma stupéfaction que comme un boulet monstre il trouait la multitude. Grands cris et terrible bousculade. Je n’en croyais pas mes yeux et haletant, le corps penché, je plongeais dans l’arène.
Du sang ! des flots de sang ! Non, du sol ne se lèvent que des flots de poussière et cependant, cornes basses, le taureau furieux continue ses trouées.