Si les embryons confus des pensées se heurtent dans sa tête, sous son épais crâne, il en est une qui domine toutes les autres, l’instinct suprême de la conservation, la nécessité de fuir la mort, et il franchit encore la barrière pour déboucher à nouveau, après des huées et des coups, dans la fatale arène.
Alors fou, aveugle, il court, frappe au hasard, se débarrasse d’un coup de corne, à mesure qu’il en rencontre, de ces capes qui flottent devant ses yeux et l’affolent d’autant plus qu’il sent bien ne frapper que l’air. Il est au point voulu ; il a reçu le nombre complet de banderilles, il lui faut mourir. Sur un signe de l’alcade, un clairon sonne la mort.
Du groupe des capadors et des banderilleros, le matador se détache. C’est le roi de la fête. Grand, admirablement découplé, souriant, confiant en son adresse, il s’avance vers la tribune de l’ayuntamiento (municipalité), jette avec un grand geste noble sa cape et sa montera empennée découvrant son faux chignon de femme, il demande la permission de tuer.
Il prend son épée nue, la couvre d’une étoffe écarlate, la muleta, et alors commence l’épisode le plus émouvant du drame.
Les capadors manœuvrent de façon à lui amener la bête comme ils ont fait pour les banderilleros ; il doit l’attendre de pied ferme sans jamais tourner le dos ni fuir, l’épée dissimulée par la muleta. C’est au moment où il sent le souffle du taureau lui brûler les jambes, que le matador frappe, et il frappe d’une façon convenue, à un endroit précis, entre la nuque et les épaules, en passant le bras entre les cornes, et plonge l’épée jusqu’à la garde.
Il arrive souvent qu’il manque son coup, et des huées s’élèvent de tous les points de l’amphithéâtre ; on le couvre d’exécrations et d’injures ; si l’épée n’est pas enfoncée assez profondément, il l’arrache et recommence.
Quelquefois, le taureau choisit une place dans l’arène où il retourne comme à une sorte de refuge. J’en vis un qui, poursuivant un capador, s’arrêta devant le corps d’un cheval éventré dès le début. Comme beaucoup font, il allait le labourer de ses cornes, mais il sembla se raviser et flaira la bête morte. Dès lors, il revint constamment à elle comme s’il retrouvait un compagnon de misère. Peut-être ce cheval lui rappelait-il quelque libre étalon mêlé à son troupeau dans les plaines du Mançanarès. Chassé par les manœuvres de l’escadrille, il y retournait sans cesse, et enfin frappé à l’extrémité opposée du cirque, chancelant, l’épée enfoncée entre les épaules jusqu’à un demi-pied de la garde, il revint retrouver le cheval, et tombant sur ses genoux, s’affaissa sur le cadavre.
Si le taureau blessé tarde à mourir, c’est l’affaire du cachetero, appelé ainsi du poignard qu’il porte. Vêtu de noir, il saute dans l’arène, et de son couteau affilé comme un scalpel, tranche l’épine dorsale au-dessous de la nuque. Alors, aux éclats d’une fanfare, s’ouvre la porte par où est entrée l’escadrille, et l’attelage des cinq mules empanachées arrive au galop ; on y accroche chaque victime qui est entraînée aussitôt. Autant de tués, autant de courses de l’attelage. Le taureau est enlevé le dernier.
Les valets du cirque passent rapidement un râteau sur les traces du sang, la porte du toril s’ouvre et un nouveau combattant s’élance. La foule impatiente ne supporte pas d’entr’acte.
Quand le taureau a fait preuve d’une grande bravoure, qu’il n’a pas été possible de le tuer, le peuple à grands cris demande sa grâce. On introduit alors trois ou quatre bœufs dans l’arène, et la bête, à la vue de ses frères, court heureuse les rejoindre et disparaît avec eux.