Le sacrifice des chevaux est le prélude nécessaire du drame, c’en est la tierce partie. Cependant, en Portugal, les cornes sont emboulonnées ; il n’y a donc pas d’éventrement. Mais les Espagnols tiennent en profond mépris les corridas portugaises. Jeux d’enfants, prétendent-ils. Pas de sang, partant pas de danger, et, sans danger, ni gloire, ni émotion, ni plaisir.
Trois chevaux sont tués, deux blessés, le taureau haletant dresse ses cornes sanglantes ; voici le tour des banderilleros.
Les banderilles sont des piques d’un pied et demi, dont la pointe forme l’hameçon ; enfoncées dans le cuir, elles ne s’en détachent plus. Une guirlande de papier doré et découpé en franges tourne autour. Le banderillero, une dans chaque main, pointe en l’air, attend l’animal ; aux capadors à le lui amener, et lorsqu’il se précipite, les cornes à hauteur et à un pouce de ses flancs, d’un geste rapide il plante les deux flèches au-dessus des épaules et pirouette gracieusement sur ses talons.
La bête bondit en mugissant sous la double blessure ; elle se secoue pour se débarrasser de ces fers qui la brûlent. Mais les capes miroitantes viennent encore l’aveugler ; un deuxième, un troisième banderillero, recommencent, un quatrième quelquefois, et le taureau affolé court éperdu dans l’arène, avec six ou huit javelots battant ses épaules déchirées.
Harcelé par les capadors, il essaye de frapper encore, fondant à droite, à gauche, accrochant parfois un lambeau d’étoffe, sans atteindre jamais l’insaisissable ennemi. Il s’arrête essoufflé. Ses flancs se lèvent et s’abaissent comme un soufflet de forge ; il regarde de tous côtés pour fuir et ne voit que le terrible cercle qui l’enserre, la foule hurlante, et plus près les couleurs éclatantes de ses ennemis.
Que faire ? Sa force est vaine, sa colère stérile. Pris de panique, il tourne autour de l’arène. Une issue ? Pas une issue ! Cette course du taureau en détresse est lamentable, et certes plus empoignante que la mort des rosses éventrées. Enfin, fondant sur un ennemi qui s’échappe encore ou franchit une barrière, il la franchit derrière lui.
Cette barrière, qui enferme l’arène, las tablas, haute d’environ six pieds, est garnie d’un rebord en charpente qui sert aux toreros pour sauter. On se trouve alors dans un couloir resserré entre las tablas et une seconde barrière appelée barrera, élevée de plus de deux mètres, bordure du premier gradin. Dans cette étroite piste tombe le taureau. Il y tourne, harcelé par la foule lâche qui hurle et le frappe de coups de canne, abritée derrière la barrera qu’il ne peut franchir. On en a vu cependant escalader les gradins.
La Lidia, revue taurine, montre un taureau lâché dans les escaliers et les vidant comme une trouée de mitraille. Le fait n’est pas neuf, puisqu’une gravure de la Tauromaquia de Goya représente un alcade embroché sur son estrade par un taureau sauteur.
Après un trot dans le couloir, il trouve une porte ouverte et s’y engouffre, et de nouveau le voici dans l’arène, de nouveau en face de ses ennemis. La foule féroce le raille à grands cris.
Ahuri il regarde. Où sont ses grandes plaines aux horizons bleus ? Que lui veut tout ce peuple ? Ah ! il y a dans son œil effaré autre chose que des lueurs sanglantes.