La foule applaudit, des lazzi épicés se croisent en tous sens. Mais l’heure sonne, la porte principale s’ouvre à deux battants, tous se taisent : voici l’escadrille.

Rien de plus théâtral. En tête s’avancent les deux alguazils à cheval dans des selles andalouses au large étrier maure. Leur vêtement sévère fait d’autant plus ressortir les gaies couleurs du reste de l’escouade. Coiffés de grands chapeaux à plumes blanches, chaussés de bottes à l’écuyère, ils portent le justaucorps et le petit manteau noir avec la collerette de dentelle du temps de Henri IV. Puis trois par trois, retenant sur leur hanche gauche leur cape de soie, marchent fièrement les matadors ou espadas, les capadors et les banderilleros dans le costume du Figaro traditionnel, chignon dans la résille, veste et culotte de satin vert, bleu, rose, violet, rouge, surchargées de broderies d’argent ou d’or d’une richesse inouïe.

Ces costumes, lorsqu’ils sont neufs, coûtent de 8 à 10 000 réaux (2000 à 2500 francs), mais la plupart des toreros qui débutent les achètent d’occasion pour un prix très inférieur. Suivent les picadors à cheval, lance au poing, aussi dans la selle andalouse et dont le costume diffère de celui des autres toreros par le pantalon et le chapeau, et enfin, fermant la marche, l’attelage de mules empanachées d’aigrettes et de houpettes rouges, destiné à emporter les morts.

Ils font processionnellement le tour de l’arène et s’arrêtent devant la loge de la municipalité. Un des alguazils reçoit de l’alcade la clef du toril, enrubannée aux couleurs espagnoles, la jette à un valet de l’amphithéâtre, puis tous deux sortent au galop.

On ouvre le toril. Moment solennel. Le taureau paraît dans un éblouissement de lumière. Tous les yeux sont sur lui. Les connaisseurs le jugent à la façon dont il se présente. Amené pendant la nuit de la ganaderia au milieu de laquelle il paissait, il est resté jusqu’à cette heure dans l’obscurité profonde et croit sans doute voir s’ouvrir devant lui la grande prairie et la liberté. Mais au moment où il sort du toril, on lui enfonce sur le cou, au-dessous des cornes, par un hameçon de fer, une rosette aux couleurs de sa ganaderia. Irrité, il va bondir au dehors, il s’arrête ahuri. Au lieu de la plaine aux grands horizons, où depuis sa naissance il vivait en paix, au lieu de son troupeau et de la source et de tous les objets familiers, c’est l’inconnu, l’arène sablonneuse. Une montagne d’êtres l’entoure, l’enserre, l’étouffe : vingt mille spectateurs avides de sa stupeur et de sa colère. Ses yeux s’ensanglantent, il pousse un court gémissement. Tout à coup, devant lui, à quinze pas, il voit des couleurs brillantes ; des ennemis semblent le braver. Tête basse, il se précipite. Comme une nuée d’oiseaux, les capadors s’envolent par-dessus la barrière, et le taureau se heurte à une muraille de bois. Mais déjà ses ennemis ont resauté dans l’arène, agitant devant lui leurs capes. Il fond sur le plus proche, ses cornes ne traversent que le vide. Il revient sur ses pas ; le voici entouré. A droite, à gauche, devant, derrière, ce ne sont qu’étoffes qui s’agitent ; ébloui, furieux, par ces couleurs flottantes et insaisissables, aveuglé par le soleil, il continue à frapper dans le vide. Depuis deux minutes à peine la course a commencé et sa rage est à son paroxysme. Alors on lui offre les victimes.

Un picador monté sur un vieux cheval que la mort dans l’arène sauve du couteau de l’équarrisseur, le pousse au taureau. On lui a bandé un œil pour l’empêcher de voir son ennemi, mais il flaire furieusement le danger et ce n’est qu’à coups d’éperon qu’il avance. Toutes ces pauvres bêtes sentent bien qu’on les traîne à la mort. La lance en arrêt, non pour se défendre, mais pour exciter le taureau, car le fer très court pénètre le cuir à peine d’un centimètre, le picador reçoit l’assaut formidable. Il n’est guère de situation plus déplaisante et moins glorieuse ; il va sans pouvoir l’éviter à un horion certain. Toute son adresse et ses efforts tendent à présenter son cheval aux cornes, de façon à n’être point encorné lui-même. La bête frappée s’abat, et fatalement il tombe avec elle, avec l’appréhension d’un fâcheux inconnu : se rompre le cou sur la barrière, se casser un bras ou une jambe, se fouler un poignet, être écrasé par le poids de sa monture. L’attaque est, en effet, parfois si violente et la force telle, que cheval et cavalier sont enlevés de terre, et dans la chute, le picador doit encore songer à se garer d’un second assaut, se servant de son mieux, comme bouclier, du corps du cheval. Les valets le dégagent promptement en le soulevant par les aisselles, dans l’impossibilité où il est de se remettre lui-même sur pied à cause des cuissards qui encerclent ses jambes, et pendant ce temps les capadors attirent ailleurs la rage du taureau.

Souvent le cheval est tué sur le coup, les cornes tout entières ont plongé dans son ventre. Alors les valets le débrident, le dessellent et le laissent dans l’arène. Quand il n’est que blessé, la blessure est rapidement tamponnée d’étoupe, et le picador remis en selle va l’offrir de nouveau au sacrifice. On voit arriver clopin-clopant un cheval dont on vient de boucher une ou deux blessures. « Chat échaudé craint l’eau froide. » Il n’y a pas lieu de s’étonner que cheval encorné déjà deux fois redoute les coups de cornes. Aussi refuse-t-il d’avancer, et l’éperon du picador devenu impuissant, deux valets, armés de bâtons, le frappent par derrière. C’est le côté ignoble des courses. Enfin, le taureau, d’un nouveau coup, termine son agonie.

Souvent encore ses entrailles échappées par un ou deux trous béants, traînent à terre, et toujours portant son cavalier, essayant, en trébuchant, de fuir, il s’embarrasse les pieds dans ses intestins qui se déroulent sanglants sur le sable. La pauvre bête n’a pas la force d’atteindre l’écurie pour y mourir. Elle s’affaisse lourdement près de la barrière, lève deux ou trois fois la tête comme pour protester contre cette mort imméritée, jetant un reproche muet de son grand œil triste ; puis la tête retombe, la queue crépite et bat faiblement le sol. Quelques ruades et c’est fini ; elle a rendu au dieu injuste son âme de cheval.

Il y a deux, trois, quelquefois quatre éventrements, et les corps jonchent çà et là l’arène. On ne les enlève qu’à la fin de chaque course ; or, comme la corrida comprend six ou sept taureaux, cela fait une trentaine de chevaux tués ou blessés.

Massacres indispensables, dit-on. Outre qu’ils plaisent aux instincts sanguinaires de la populace, ils servent à fatiguer le taureau, épuisent une partie de sa fureur et de sa force, lui donnent une luxation des épaules qui rend le jeu des capadors et des banderilleros moins dangereux, et plus facile le coup final du matador.