Je conseille d’entrer quand l’amphithéâtre est presque garni. Comme toutes les places sont numérotées et retenues à l’avance par les billets achetés au despacho, il n’y a nul encombrement ; personne ne prendra la vôtre, ou, si l’on s’en est emparé déjà, on vous la rendra aussitôt avec des excuses.
Quels flots de lumière ! Quels ruissellements de couleurs ! Une foule bigarrée est entassée par grappes de mille et de mille. Tous ces éventails qui s’agitent, ces têtes qui remuent, ces chapeaux de femmes, ces mantilles blanches et noires, ces parasols aux tons variés forment avec les effets d’ombres et de clartés le plus curieux coup d’œil.
Et quel plafond à ce théâtre : l’azur du firmament, et pour lustre le soleil ! De celui-ci on ne cesse de se plaindre. Que calor ! Que calor ! Ces gens mériteraient de passer un hiver dans les brouillards de Londres. Aussi les sombras, places à l’ombre, sont-elles chères, elles valent jusqu’à deux et quatre pistoles, tandis que les autres coûtent une peseta (un franc). Dans ces modestes je me rangeai.
Les grandes plaques humaines s’épaississent, s’étendent par paquets multicolores ; les trouées vides diminuent et se comblent.
Çà et là, traversant l’arène, les valets du cirque, habillés de bleu et de rouge, avec des bandes jaunes. On achève d’arroser le sable. Des toreros passent rapidement, salués à grands cris par le populaire qui les appelle par leurs noms :
« Manuel Ereria !
— Salvador Sanchez.
— Garcia ! »
Des marchands d’olives, d’oranges, de fleurs, de garbanzos, circulent dans les gradins, et aussi de petites vendeuses d’eau, criant d’une voix dolente : Agua fresca ! Agua fresquita ! Elles tiennent l’alcarazas sur la hanche et n’ont qu’un verre pour tous les assoiffés.
Des galeries supérieures, juste au-dessus de la porte du toril, l’orchestre joue des peteneras. Les derniers arrivants débouchent des vomitoires, gravissent à la hâte les gradins de pierre. Les taches grises des dernières places restées vides se colorent de noir, de rose, de bleu. Des châles, des mantilles, des capes pendant sur la barrera, et partout, incessant, rapide, le grand frémissement d’éventails. L’orchestre se tait et un air doux et prolongé de musette sort de quelque coin de l’amphithéâtre.