L’été dernier, une très jolie fille, la Frayosa, fit les délices de la foule en qualité de prima espada. On l’a dit d’une agilité et d’une grâce étonnantes. Probablement que le brillant costume qui mettait ses charmes en relief fut pour beaucoup dans l’engouement.
En tous cas, c’est une vaillante, et rien qu’à ses débuts, elle gagnait de 2 à 3000 réaux. Les Anglais en raffolent, des lords sérieux lui firent des propositions déshonnêtes, elle les repoussa en haine de l’étranger qui vola Gibraltar. Je doute qu’elle ait plu aux femmes autant qu’un mâle matador,
Mais tous les hommes en sont fous,
et les dévotes scandalisées apprendront quelque jour
Que l’archevêque de Tolède
A dit la messe à ses genoux.
De toutes les idoles qu’acclama jamais la multitude penchée béante sur les gradins d’un théâtre ou d’un cirque, il n’en est pas de plus glorieuse que la prima espada, au moment où, le taureau mortellement frappé, elle reçoit les applaudissements frénétiques de vingt mille spectateurs.
Quels bravos et quel triomphe ! et comme celui du pâle comédien usé par le travail en une atmosphère chaude et viciée, brûlé par les feux de la rampe, vieux avant l’âge, est misérable comparé à l’apothéose en plein soleil du fier matador, jeune, beau, agile, plein de vigueur et de santé, brillant et élégant emblème de l’adresse et de la valeur. Les acclamations retentissent, les hourras éclatent, la fanfare lance ses airs de victoire, hommes et femmes crient son nom et les yeux des señoritas le caressent et le brûlent. A cet instant, d’un geste, il aurait un gynécée. Bravo ! Bravo ! Manuel Ereria ! Éventails, fleurs, oranges, parasols pleuvent autour de lui ; les plus enthousiastes détachent leurs bracelets, qui vont rouler aux pieds du triomphateur. Et lui se baisse, ramasse le gage d’admiration et rejette à chacune son bien en saluant d’un geste gracieux.
A l’égal des soldats, les toreros sont la coqueluche des femmes. Rien que de naturel. Dans tous pays la femme admire le courage, elle aime meurtrir son cœur aux rudes approches de celui dont le cœur est d’acier. Et c’est justice ; est plus digne d’admiration celui qui joue sa vie contre les hommes, les fauves ou les tempêtes, que celui qui coule la sienne assis sur un rond de cuir.
Aussi, fiers des bravos, portent-ils une sorte d’uniforme qui les distingue de la foule. Petit chapeau à ruban de soie, veste courte à collet de velours, gilet ouvert montrant le jabot de la chemise brodé par une douce main et dont le col rabattu est d’une extrême exiguïté, manchettes également brodées, ceinture bleue et souliers vernis. Une lourde chaîne et une montre énorme, grand luxe des Espagnols, complètent l’habillement sur lequel jure le hideux pantalon. C’est le costume andalou, et Andalous ils sont presque tous.