Une nuit, entre autres, que mon pied se foulait aux cailloux pointus de la rue tortueuse et déserte, je découvris un élève de l’École militaire de Tolède, adolescent imberbe, filer, près d’une fenêtre basse, ce qu’on appelle, je ne sais pourquoi, le parfait amour, vu qu’il est fort imparfait.
Un grillage serré laissait juste une petite place pour une toute petite main, et celle-ci l’occupait de son mieux. Elle passait, se retirait, puis repassait encore pour se livrer à des lèvres goulues. Quel appétit, mon futur capitaine ! A cet âge on a de telles faims, et n’avoir qu’une main sous la dent !
Le reste du plat était des plus croustillants et apéritifs, autant que j’en pus juger par une inspection rapide ; chaussé que j’étais d’alpargatas, le couple absorbé ne m’entendit pas, et je distinguai dans un fond intense d’ombre, grâce à une lanterne urbaine, la blanche esquisse d’une ravissante fillette, que l’amour, quand tout dormait, tenait éveillée. Elle me vit et, retirant brusquement sa main, disparut dans les ténèbres, comme l’image fugitive du bonheur.
Le jeune affamé, qui pourtant ne se repaissait que d’un festin de Tantale, me jeta un regard sombre, furieux de ce que j’eusse interrompu une seconde la frénétique succession de ces bouchées illusoires.
Mais d’autres pas s’approchaient et une voix, celle du veilleur de nuit, retentit dans le silence :
« Ave Maria carissima ! Il est minuit. Le temps est serein. »
Minuit ! Tout le monde dort à Tolède.
Pas une lumière aux balcons.
L’amoureux jugea qu’il était temps de partir.
« A dimanche, dit-il, amiga de mi alma. »