Nous voici en face du seul témoin d’un de ces épisodes romanesques comme il en fourmille dans les dessous de l’histoire officielle et grave et qui changent et bouleversent mieux encore que les coups d’État et les Parlements la destinée des peuples.
Un après-midi, un gracieux essaim de jeunes patriciennes, folâtrant sur les rives du Tage, s’assit pour chercher la fraîcheur sous l’ombre projetée de la tour solitaire.
La place était déserte. Les grands arbres des jardins royaux bordaient le fleuve et empêchaient d’être vu des sentinelles des remparts. Qui fit la proposition d’un bain ? Qu’importe ! Elle fut acceptée avec joie, et voilà les jouvencelles s’ébattant dans les eaux ; elles se livrent aux plus folâtres jeux, et quand elles furent lasses du bain, dans le simple appareil des Naïades, on paria sur les plus gros mollets. La belle Florinde l’emporte. Des mollets on passe aux cuisses. Encore Florinde. Sur cette voie, il n’était guère possible de s’arrêter, bien qu’on allât remontant. Une feuille de glaïeul, unité de circonférence suffisante pour toutes, se trouva au point extrême trop courte pour Florinde ; il fallut chercher parmi les robes éparses une cordelette de lin.
A ce concours, plus divin que celui dont fut juge le sot et placide Pâris, la belle Florinde fut donc déclarée victorieuse, et chose surprenante, elle l’emporta aussi pour la finesse de la taille. Cette victoire lui valut mieux que la pomme de la fable. Elle lui gagna le cœur du jeune et beau Roderic, roi des Visigoths. Caché derrière une meurtrière traîtresse, il assistait, témoin invisible et muet, mais non aveugle, aux émouvantes péripéties de la lutte callipyge. Si, comme vous le pensez, il n’en perdit pas un détail, il en perdit la tête et enleva la belle Florinde qui, sans doute, ne se fit pas trop prier.
Amour, tu perdis Troie et aussi Tolède ! Florinde était la fille du comte Julien, gouverneur de l’Andalousie et de Ceuta. Pour venger le déshonneur de sa maison, il ne trouva rien de mieux que de livrer Ceuta aux Maures et de les appeler en Espagne. Le brave et amoureux Roderic courut à leur rencontre, fut vaincu, et tomba noblement à la bataille de Xérès. Et voilà à quoi tiennent les destinées des peuples !
Et voilà aussi pourquoi les femmes de Tolède, filles et matrones, dont pas une n’eût hésité à faire ce que fit la belle Florinde, ont flétri l’endroit où se baigna avec ses compagnes l’aimable fille, cause inconsciente des malheurs de sa patrie, du nom odieux qu’il porte encore : El baño de la cava (le bain de la p…).
Mais nous autres, étrangers, d’une vertu moins farouche, nous ne pouvons que féliciter la divine Florinde. Sans elle, nous n’aurions pu admirer ni la mosquée de Cordoue, ni l’Alhambra de Grenade, ni les jardins du Généralife, ni l’Alcazar de Tolède, ni la Puerta del Sol, ni les autres merveilles mauresques. Tout ce qu’il y a de beau, de vraiment artistique, d’utile et d’agréable, vient des vainqueurs des Visigoths, depuis les palais jusqu’aux poteries ; depuis les canaux d’irrigation[12] jusqu’à la guitare et au fandango. Ils ont été les éducateurs de l’Europe. Astronomie, mécanique, médecine, histoire naturelle, philosophie, nous leur devons tout, et l’Espagne plus que tous.
[12] Les magnifiques jardins qui entourent Valence, ceux de Cordoue, de l’Alhambra de Grenade et du Généralife sont dus aux Arabes. Depuis eux, nulle amélioration n’a été apportée.
Le sombre et néfaste Philippe III, qui, à la sollicitation du Saint-Office, promulgua le funeste édit qui chassait définitivement les Maures, porta un coup fatal à l’industrie et au génie espagnols. Et à travers les siècles écoulés, c’est encore le reflet de leur grande et majestueuse image qui couvre l’Espagne de ses plus brillantes couleurs.
En rentrant en ville par la porte Cambron, construite par le roi Wamba et réédifiée par les Arabes, nous nous trouvâmes en face de San Juan de los Reyes, dont les fenêtres sont ornées de guirlandes de chaînes énormes, qu’on dit être celles des captifs chrétiens délivrés à Malaga et à Alméria par Ferdinand et Isabelle. Pour porter de pareilles chaînes, ces captifs devaient être de terribles géants. Cette église, dont l’architecte Juan Guas occupa cent vingt-deux maîtres tailleurs de pierre, est bien l’un des monuments religieux les plus curieux qu’on puisse voir. Je parle de l’intérieur, car la façade, construite cinquante ans après la mort d’Isabelle la Catholique, n’est en quelque sorte qu’une muraille laide et sans style. Malheureusement, les splendeurs architecturales de la nef, la frise, le transept, les statues, les tableaux des vieux maîtres, furent mutilés pendant l’invasion et les guerres civiles, et le sacristain nous montra de vieilles et précieuses toiles sur lesquelles une soldatesque ivre avait tiré à mitraille, vandalisme qu’il ne manqua pas d’attribuer aux Franceses.