Elles nous jetèrent un regard scrutateur et voyant que nous n’avions l’air ni d’huissiers ni de procureurs, on nous donna sans plus de formalité l’accès de l’antre.
Nous voici dans la cour. Une vingtaine d’hommes, les uns assis sur les bancs, fument des cigarettes ; d’autres sont étendus à l’ombre des arbres ; ils se lèvent et viennent nous examiner avec curiosité. Nos bérets nous firent d’abord prendre pour des Basques. Un superbe gaillard d’encolure herculéenne et de fière tournure sous son vêtement de montagnard du Guipuzcoa nous adressa quelques mots en langue vasconne. Nous lui faisons signe que nous ne comprenions pas, et dès lors il se tut, mais s’attacha à nous avec ténacité ; sa veste rejetée sur l’épaule à la manière castillane laissait à découvert ses bras musculeux et nus, ornés et réunis aux poignets par une solide paire de menottes.
« Il est très dangereux, nous dit la plus jeune sœur chargée de nous chaperonner, et d’une force extraordinaire. Quand il est furieux, il n’y a pas trop de huit à dix hommes pour le contenir. C’est pourquoi on lui met les menottes… par précaution. C’est plus sûr. »
L’hôpital est bien tenu. Je ne dirai pas qu’il est dans les conditions de Sainte-Anne ou de la Salpêtrière, mais cellules, préau, dortoirs, cuisine, sont d’une grande propreté. De la salle de récréation, c’est-à-dire du jeu de paume, large galerie d’où l’on domine la ville, on jouit d’un splendide panorama sur la riche vallée du Tage, et bien que les Espagnols passent pour être insensibles à la beauté de la campagne, la vue de ces fertiles huertas ne peut avoir sur les fous qu’un effet bienfaisant.
Quelques-uns, le visage collé contre les grilles, suivaient mélancoliquement les méandres du fleuve ou la route blanche qui serpente, comme s’ils y cherchaient les traces de l’écroulement de leur vie.
Beaucoup de ces fous d’ailleurs me paraissaient en possession de leur raison entière. Qui sait le point précis où la folie commence ? Que de gens courent libres par les rues plus fous que les fous enfermés ! Il est vrai que le chancelier Bacon disait, il y a quelques siècles : « Les Espagnols paraissent plus sages qu’ils ne le sont. » C’était aussi l’avis de Charles-Quint qui ajoutait : « Les Français, au contraire, sont sages tout en ayant l’air de fous. »
Était-il réellement fou ce malheureux qui me répétait sans cesse à l’oreille :
« Monsieur, je vous jure que je suis aussi sain d’esprit que vous. Ce que je vous dis est sérieux. Des parents infâmes m’ont fait enfermer pour s’emparer de mon bien. J’offre cent mille réaux…
— Il dit vrai, interrompit encore le petit vieux ; si ma fille n’était pas si jeune, elle s’occuperait de son affaire ; ce serait beau pour elle, cent mille réaux ! Quelle dot ! Elle est si jolie ; mais si jeune… comment voulez-vous ? Seize ans, monsieur, seize ans ! Puis elle elle est toute seule, puisqu’elle n’a plus de mère et que je suis ici. »
Il réfléchit un moment et continua se parlant à lui-même :