Et elle nous montra avec beaucoup de complaisance l’appartement de la señora qui se composait de la salle à manger, d’une chambre à coucher et d’un oratoire, le tout meublé à l’espagnole, c’est-à-dire de la façon la plus lacédémonienne.

« Vous le voyez, beaucoup voudraient être folles pour être aussi bien logées.

— Et en quoi consiste sa folie ?

— C’est difficile à dire : depuis des années, elle devient très calme ; mais autrefois elle avait des crises, hurlait jour et nuit, refusait de manger, voulait se détruire ; on lui a donné tant de douches, tant de douches, qu’elle a fini par devenir un peu plus raisonnable. Maintenant elle reste des semaines sans prononcer une parole. »

Un cas bien singulier pour une femme que celui de ne pas parler, et le sien m’intéressait vivement, d’autant qu’on m’expliqua qu’un frère aîné l’avait fait enfermer parce qu’en dépit de ses remontrances elle s’était enfuie avec un jeune caballero sans nom et sans fortune, dont elle était éperdument éprise.

« Mais la pauvre fille n’était pas folle ?

— Cela dépend du point de vue où l’on se place, répondit la sœur, l’amour entraîne à toutes les extravagances. D’ailleurs, ajouta-t-elle, si elle n’avait pas été folle, on ne l’eût pas reçue ici. »

Devant cette raison concluante, nous ne pouvions que nous taire, et la pauvre femme demeurait impassible.

Ses regards ne se tournaient même pas vers nous. Elle avait l’aspect résigné des victimes qui savent qu’il n’y a plus d’espoir. Combien de fois depuis trente-deux ans, combien de fois alors qu’elle était encore belle jeune fille, et depuis, femme mûre, le grincement des verrous de sa porte a dû la faire tressaillir ! Était-ce la délivrance ?

Fouillez les hospices d’aliénés, vous y trouverez, soyez-en sûrs, avec des variantes, l’histoire de la folle de Tolède. Car si, comme le dit le romancier espagnol, le vin et les femmes occasionnent toutes les folies, elles sont encore en moins grand nombre que les crimes patronisés par la société.