Il faut avoir tué père et mère pour habiter ce centre de mortel ennui. Ou croit entrer dans un ksour du Sahara, en plein midi, alors que gens et bêtes font la sieste, que du minaret de la mosquée le silence plane sur la ville. Mais la chaleur passée, le ksour s’éveille, les chameaux dressent la tête, les chiens secouent leurs puces et les Bédouins leurs guenilles ; un grand mouvement de vie circule ; les femmes vont à la fontaine, les marchands lèvent leur auvent, les belles négresses du Soudan étalent leurs dents blanches, leurs seins et leurs figues ; la caravane passe, la foule s’amasse, les vendeurs publics crient de groupe en groupe le haïk de prix, l’arme damasquinée, la ceinture brodée d’or ; les âniers à cheval sur la croupe passent au petit trot, effleurant de leur épaule nue la botte rouge des caïds superbement montés et fendant les flots grossissants de la rue encolorée et tumultueuse.

Ici personne. Le soleil est bas et la torpeur règne encore. Les rues larges et droites, les maisons blanches accentuent la solitude du pavé. Derrière l’éternelle fenêtre grillée, paraît, au bruit de vos pas, quelque figure, symbole du désœuvrement. Chacun s’enferme, fatigué du voisin. Mais, çà et là, par une porte entr’ouverte, l’œil plonge dans le patio, le simulacre de jardin au milieu des pierres, la délicieuse cour arabe, fraîche, fleurie, où une treille épaisse, chargée d’énormes grappes, étend son ombre dorée.

Aussi est-il impossible à un étranger de se procurer du raisin. Chacun possédant sa vigne à domicile, les paysans n’en apportent pas au marché. Il fallut mettre à contribution la complaisance un peu rétive de notre hôtelier pour obtenir une grappe qu’il acheta chez un voisin.

Mançanarès ne s’éveille que la nuit. Fatigués de la route et de l’ennui ambiant, nous allions nous coucher à neuf heures lorsque à l’église d’en face éclata, je ne sais pour fêter quel saint noctambule, un carillon enragé. L’orchestre aérien à peine a-t-il lancé sa dernière note que voici un vacarme d’une autre nature. Gens et bêtes arrivaient sur la place de la Constitution qui est aussi celle du marché. J’ai déjà dit que toutes les villes et bourgades espagnoles ont une place de la Constitution, comme elles ont un jardin public, sec, brûlé et poussiéreux appelé les Délices.

A grand fracas, on déballe les marchandises. Dix heures n’ont pas sonné, que la place est encombrée d’amas de pastèques, tomates, grenades, citrons, concombres, de guirlandes d’oignons, de piments et d’ail. Une terrible clameur s’élevait. Tous ces paysans paraissaient se disputer avec de grands gestes et prêts à se battre.

« Ils ne se disputent pas, me dit mon hôte, ils arrangent le prix pour le marché de demain. C’est leur manière de traiter les affaires. »

La tempête de voix dura jusqu’au petit jour, puis peu à peu tout se tut. Les maraîchers s’enveloppèrent dans leurs couvertures et s’allongèrent à côté de leurs tas.

Je pensais pouvoir dormir à mon tour, mais le crieur de nuit m’éveilla en sursaut, annonçant à la population qu’il était trois heures du matin, temps serein et le moment de prier Maria carissima ; comme si elles n’attendaient que ce signal, cinq ou six douzaines de cailles enfermées dans des cages où elles ont autant de place qu’un factionnaire en sa guérite, et accrochées à toutes les fenêtres, commencèrent, avec une désolante uniformité et jusqu’au soleil levé, leurs lamentables appels.

C’est la manie en Espagne d’emprisonner une caille à sa fenêtre pour se donner l’étrange satisfaction d’entendre toute la nuit ce cri triste et bien connu qui rappelle à la réalité le pauvre diable égaré dans le rêve : « Paye tes dettes ! paye tes dettes ! » mais qui dans l’imagination des races du Midi, moins préoccupées des intérêts matériels et dont les exigences de la vie sont moins impérieuses, réveille les amants somnolents par cette plus douce antienne : « Fais l’amour ! fais l’amour ! fais l’amour ! fais l’amour ! »

XXVIII
EL MURADIEL