A Mançanarès, trompés par la fertilité de la campagne environnante, nous reprîmes à pied la route.
Mais ce n’est qu’un coin de verdure, et nous marchions depuis une heure à peine que le désert recommençait avec ses tas de pierres et ses chardons qui dépassent la taille d’homme.
C’est l’Afrique du Nord dans son côté aride et désolé, ses longues plaines nues, ses torrents à sec ; l’autre, la riche et la plantureuse, va bientôt paraître, au delà de la Sierra Morena.
On avait bien raison de dire jadis « les Espagnes », car chaque province a son cachet distinct et bien tranché, différant autant par le sol que par les habitants. Dix peuples dans un seul royaume.
« Par son aspect général, sa faune et ses populations elles-mêmes, cette partie, écrit Élisée Reclus, appartient à la zone intermédiaire qui comprend toutes les contrées barbaresques jusqu’au désert de Sahara. La Sierra Nevada et l’Atlas qui se regardent, d’un continent à l’autre, sont des montagnes sœurs. Le détroit qui les sépare n’est qu’un simple accident dans l’aménagement de la planète. »
En approchant de Val de Peñas, les oliviers d’abord clairsemés s’épaississent, forment de délicieux petits bois, puis disparaissent peu à peu pour laisser tout le terrain aux vignes qui continuent jusqu’à Santa-Cruz. Bientôt l’horizon se rétrécit, borné par les premières assises de la Sierra. Nous atteignons El Muradiel, la dernière bourgade de la Manche, nous enquérant vainement d’une posada. C’est cependant une station de la ligne de Madrid à Cordoue, mais la bourgade est assez éloignée, et comme elle est de lamentable aspect, personne ne s’y aventure.
On y venait pourtant autrefois, car c’est la première des colonies appelées nuevas poblaciones que fonda Charles III pour faciliter aux voyageurs la traversée de la dangereuse montagne, aider à la chasse et à la destruction des bandits. Maintenant nul ne passe, le chemin de fer l’a ruinée. Le pays vaut pourtant la peine d’être vu, et j’engage les touristes que n’effraye pas trop la fatigue à prendre la route d’El Muradiel pour traverser le défilé de Despeñaperros. Ils ne perdront ni leur temps, ni leur peine.
En attendant, nous cherchions un souper et un gîte. Le chef de station, homme civilisé, nous indiqua un couple de vieux bourgeois, qui consentaient parfois à obliger les seigneurs voyageurs étrangers en échange d’un petit dédommagement en espèces. Ces braves gens, qui paraissaient d’une classe supérieure aux paysans du voisinage, nous reçurent avec une courtoisie à laquelle nous n’étions pas habitués. Une tristesse douce et résignée pesait sur la vieille dame, qui avait perdu tous ses enfants au dernier choléra et sa fortune je ne sais dans quel krach espagnol. Le lendemain, comme nous déjeunions, un Français demande à nous voir. Je me rappelle celui de Tolède et je fais la grimace. Mais ce Français est le châtelain du pays.
Nous voyons entrer un petit jeune homme, à moustache naissante, maigre et au teint basané. Il a appris l’arrivée de compatriotes, événement rare à El Muradiel, et vient nous serrer la main et nous offrir de visiter sa résidence avant notre départ.
Qui veut acheter un château en Espagne ? Non pas le château proverbial fait de la quintessence lumineuse de nos rêves que nous bâtissons tous dans les nuages d’or, mais un manoir solide en bonnes pierres de taille, dont la façade forme un côté de la place de la Constitution d’El Muradiel et en fait l’unique ornement.