Nous nous en aperçûmes dès las Navas de Tolosa, où nous rencontrâmes un essaim de jeunes filles dignes de parer un harem, et surtout à la Carolina où les grands yeux noirs de notre jeune hôtesse nous retinrent vingt-quatre heures.
La Carolina est comme El Muradiel et Santa-Elena une des nuevas poblaciones de Charles III et de beaucoup la plus attrayante.
Bien bâtie, gaie et coquette, avec ses rues plantées d’arbres, ses places et ses artères principales à arcades, elle a de plus une garnison, agrément que semblent apprécier fort les beautés caroliniennes. C’est après les sauvages bourgades de la Manche un centre civilisé.
Cependant, à la première posada devant laquelle nous nous arrêtâmes, on nous refusa tout d’abord l’entrée. Une matrone, qui eût fait les délices de Balzac, cousait sur le seuil de la porte avec une petite Andalouse. Elles se lèvent, non pour nous rendre les honneurs, mais nous barrer le passage.
Il faut dire à leur excuse que depuis six semaines que nous arpentions les petits et les grands chemins, nos toilettes et nos visages n’étaient plus de première fraîcheur ; nos sacs, maculés, pendaient lamentablement sur nos épaules ; nos manches retroussées jusqu’aux coudes montraient des bras couleur de cuir de Cordoue, et, de plus, indépendamment de fortes triques, la crosse de nos revolvers au-dessus de nos ceintures, avec le manche de longues navajas, achetées à Santa-Cruz, ne nous donnaient pas la mine de paisibles touristes.
Bref, les hôtesses de la posada, intimidées et méfiantes, nous prenant pour des bandits, avaient « la frousse », selon l’expression pittoresque de mon compagnon, qui ne put s’empêcher de rire de la frayeur de ces dames.
« Pas de place ici, » dit résolument la matrone. Mais la demoiselle, apitoyée sans doute par la jeunesse de La Martinière et rassurée par la chevalière armoriée de son doigt, dit quelques mots en notre faveur à sa mère.
« C’est un douro ! reprit la mère, pensant nous effrayer par l’énormité du prix.
— Un douro, quoi ?
— La chambre et les repas.