— Ce n’est pas une conséquence, répondit la marquise ; j’ai même lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout, mais au moins je n’aurais aucun reproche à lui faire ; au lieu que s’il me laissait si fort en paix, je le prendrais pour un témoignage de son mépris. »
La séduisante Claudia n’eut sur ce point aucun reproche à nous adresser. Œil brillant, lèvres épanouies, étalant ses blanches quenottes, friandes de la grappe de vie, elle en écouta de toutes les façons. Elle paraissait être habituée du reste à cet encens brûlé sous ses charmes de seize ans et nous ne retirâmes de nos madrigaux que le plaisir qu’ils lui faisaient. C’est que la galanterie, cette spécialité des races latines, le culte de la femme qu’on ne rencontre vraiment que là, n’est pas chez l’Espagnol, comme chez le Français et l’Italien, une distraction et un passe-temps, c’est un besoin de sa nature. « L’Andalou courtiserait jusqu’à sa grand’mère, » dit le proverbe.
Nous eussions volontiers passé une semaine à courtiser non la grand’mère, mais la petite-fille, mais il fallait nous arracher aux chauds effluves de ses yeux noirs, et nous prîmes congé de toute la famille qui nous reconduisit jusqu’à la porte qu’on refusait de nous ouvrir la veille, avec poignées de main et des Vayan con Dios vingt fois répétés. Et au coin de la rue, nous nous retournâmes pour voir une dernière fois la brune señorita qui avait, comme les filles de l’Andalousie, « le soleil dans les yeux, l’aurore dans le sourire, le paradis dans son amour », et, agitant son mouchoir, eût peut-être, ainsi que l’hôtesse arabe, bien voulu nous retenir.
XXX
DE BAYLEN A CORDOUE
Baylen, nom de sinistre mémoire. Nous y entrâmes un soir à la suite d’une compagnie de muletiers chantant par les rues raboteuses. La ville n’offre aucun intérêt, et le souvenir de la capitulation de Dupont semble la rendre plus maussade.
Une fontaine commémorative de notre désastre est dressée sur la place principale, surmontée de la statue de l’Indépendance. On l’appelle la place de la Vierge ; une vierge souvent violée. Une autre petite place plantée d’orangers d’un aspect riant, quelques vieilles maisons écussonnées au milieu de masures, une église où flamboie le gothique fleuri et où toutes les statues sont habillées ou peintes, c’est tout ce qu’il y a d’intéressant à Baylen.
A propos de Dupont, on raconte un mot de son vainqueur Castaños.
Officier de salon, il avait gagné ses grades dans les antichambres royales. La chaleur, les bagages dont on s’était encombré, la suffisance du commandant en chef et, il faut bien l’avouer aussi, l’indiscipline des troupes qui se livraient au pillage gagnèrent pour Castaños la victoire. Il eut le bon sens et la modestie de convenir qu’il n’était pour rien dans ce succès inespéré, tandis que Dupont eut le mauvais goût de faire ce que firent nos généraux de 1870, de rejeter la faute sur tous.
Aussi, lorsqu’il présenta son épée à l’Espagnol en disant :
« Vous pouvez être fier de votre journée, général. Jusqu’ici je n’avais jamais perdu de bataille. J’ai été à plus de vingt, je les ai gagnées toutes.